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"La France est en retard en matière d’intelligence économique"

Florence Santrot,

mercredi 7 décembre 2005, par anass


Si la France a longtemps fait preuve de naïveté en matière d’intelligence économique, elle s’efforce depuis trois ans de rattraper son retard. Entretien avec le député UMP du Tarn, auteur du dernier rapport parlementaire en la matière.

La guerre économique, concrètement qu’est-ce que cela signifie ?

Bernard Carayon. L’expression est apparue pour la première fois en France dans un rapport du Commissariat Général au Plan. L’intelligence économique était présentée comme une méthode d’identification de l’information au service des entreprises (veille, informations juridiques, communication...) ou assimilée à de l’espionnage. Je revendique la réalité de la guerre économique Mais je trouve curieux d’utiliser une expression aussi ambiguë pour parler de veille et de renseignement. En réalité, j’ai défini une politique publique d’intelligence économique. Premièrement une politique de compétitivité, d’accompagnement des entreprises sur les marchés mondiaux ; ensuite, une politique de sécurité économique qui s’appuie sur la définition d’un périmètre stratégique de l’économie nationale, puis européenne ; politique d’influence, notamment auprès des organismes où s’élaborent désormais les normes qui règlent la vie économique et enfin, une politique de formation, dans l’enseignement supérieur principalement.

Quels sont les secteurs les plus sensibles ?

Ce sont les marchés stratégiques. Cette notion renvoie à une conception particulière de l’économie, qui n’occulte pas l’importance de la dimension politique. Ces marchés ne se conquièrent pas uniquement par les règles de l’économie libérale, le prix et la qualité des produits et services, mais subissent l’influence des Etats ou d’acteurs nouveaux tels que les ONG, les think tanks, les lobbies, etc. On peut également définir ces marchés stratégiques comme des marchés créateurs de puissance et d’influence. Cinq grands domaines sont jugés comme sensibles aujourd’hui : les TICS (technologies de l’information et de la communication et de la sécurité ), l’énergie, la pharmacie, l’aéronautique et quelques pans de l’industrie alimentaire. J’ajouterais également les métiers stratégiques dont l’expertise se concentre, pour la plupart, chez les anglo-saxons : les métiers de l’assurance, de l’audit, les cabinets d’avocats, la banque d’affaires, l’information, le conseil, la certification des normes, le courtage, etc. Nous sommes encore très loin d’eux dans ces domaines.

Comment se situe la France en matière d’intelligence économique ?

Très en retard par rapport à ses concurrents, elle reste extrêmement naïve sur le sujet. A la différence de nos partenaires, nous persistons à croire que les règles de l’économie libérale sont les seules qui ont cours alors qu’il faudrait que nous développions un patriotisme économique défensif et offensif. Avant 2004, et parce qu’elle ne les avait pas identifiées, la France ne disposait d’aucun dispositif de protection de ses entreprises stratégiques. Le périmètre stratégique n’était même pas une notion imaginée et l’ensemble des services de l’Etat travaillait en désordre sur ces questions. C’est ce type d’attitude qui nous a conduit aux "affaires" Saft ou Gemplus (leader mondial de la carte à puces) , que nous n’avions pas identifiées comme des sociétés stratégiques, jusqu’à ce que des fonds américains veuillent racheter la société... Il n’y avait pas non plus de réflexion autour des enseignements universitaires sur les technologies sensibles et ce n’est que récemment que la France a engagé, sous l’impulsion de Michèle Alliot-Marie, une réflexion sur la dépendance stratégique de sa défense nationale.

"Nous souffrons de l’absence d’une forte impulsion venue du sommet de l’Etat." --------------------------------------------------------------------------------

Mais il y a eu une prise de conscience...

En effet, cela s’est passé il y a deux-trois ans. A la demande du Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, j’ai réalisé un rapport sur le sujet en 2003. A la suite de 360 auditions réalisées en quatre mois, mon équipe et moi avons publié 38 propositions. Depuis 2004, environ les deux tiers d’entre elles sont en cours d’application. Depuis, nous nous sommes dotés d’un dispositif juridique de protection, d’un fonds d’investissement destiné à venir en appui sur les secteurs stratégiques, etc. Cependant, je dois reconnaître que l’approche est encore plus administrative que politique. Nous souffrons de l’absence d’une forte impulsion venue du sommet de l’Etat, mais il faut reconnaitre que la dynamique est lancée, et dans le bon sens. Ainsi, le Premier ministre, Dominique de Villepin, vient de me confier une deuxième mission sur la dimension pro-active de l’intelligence économique, et son application dans les processus normatifs internationaux.

Quelles entreprises françaises sont particulièrement fragiles ?

Beaucoup d’entreprises du Cac 40 sont opéables. Le secteur de la défense est aussi très touché. Par exemple l’habituelle confrontation entre Boeing et Airbus prend une nouvelle forme avec la stratégie de l’américain d’assécher le réseau de sous-traitants d’Airbus en investissant dans de nombreuses sociétés, notamment situées en Midi-Pyrénées. C’est un phénomène que nous avions constaté dès 2003 et confirmé depuis par les études qui ont été engagées à la suite d’un certain nombre d’informations que j’avais pu obtenir dans ce domaine. La révision de notre législation, la sortie prochaine d’un décret protégeant les secteurs sensibles et la création d’un fonds d’investissement dédié aux technologies sensibles nous permettront à l’avenir d’éviter que les sous-traitants dans les activités sensibles soient rachetés.

Que pensez-vous de la rumeur d’OPA sur Danone ou du pneu volé de Michelin ?

Pour moi, le micro-évènement suscité autour de Danone cet été n’ a rien d’un cas de guerre économique. Danone est une entreprise totalement mondialisée, la famille elle-même ne détient que quelques pour cents. Le capital est pour l’essentiel flottant et étranger et Danone n’appartient pas à un secteur stratégique... Tout cela ne justifiait pas à mon sens que tout le monde en France se lève pour Danone. Quant à Michelin, c’est un cas classique d’espionnage industriel. C’est vieux comme le monde ! L’espionnage est la partie médiatique mais reste anecdotique. Loin de concerner le vol de technologies, l’intelligence économique est d’abord une nouvelle grille de lecture de la mondialisation, une méthode de mutualisation des compétences entre le public et le privé, un patriotisme économique décliné à l’aune d’intérêts régionaux, nationaux ou européens. Et c’est surtout une réponse au dérèglement du libéralisme mondial. S’il n’y avait pas de dysfonctionnement économique sur certains secteurs, si la concurrence était "pure et parfaite", il n’y aurait pas de nécessité d’ une politique publique d’intelligence économique.

A propos du fonds d’investissement en projet, sera-t-il créé sur le modèle du fonds In-Q-tel américain ? Et quand verra-t-il le jour ?

Ce fonds, baptisé Occam, a effectivement été créé sur le même modèle qu’In-Q-tel, fonds d’investissement créé en 1999 par la CIA. Il existe déjà mais il n’est pas encore opérationnel. Il devrait entrer en activité sous peu. Les investisseurs sont à la fois des acteurs privés et des fonds publics. Ce fonds aura pour mission d’investir notamment dans les technologies sensibles de l’informatique, de l’aéronautique, de la défense, des biotechnologies...

"Les Etats-Unis sont les plus intervention-nistes lorsqu’il s’agit de protéger les intérêts de leurs entreprises."


Selon vous, quel est le pays le plus à craindre en matière d’intelligence économique ?

Sans nul doute les Etats-Unis. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, et alors qu’il est présenté comme un modèle d’économie libérale, c’est le pays le plus interventionniste lorsqu’il s’agit de protéger les intérêts de ses entreprises et quand il faut les accompagner sur les marchés mondiaux. Derrière les Etats-Unis, viennent des pays comme la Chine ou la Russie. Globalement, la plupart des grandes nations, voire des nations un peu plus modestes -au sens premier du terme- comme la Suède, ont des dispositifs anciens et efficaces d’intelligence économique.

Aujourd’hui, l’activité de la France en matière d’intelligence économique est-elle plutôt défensive ou offensive ?

Les deux, nous sommes dans une stratégie d’anticipation et une stratégie proactive. Mais, conscient de l’inertie de l’Etat dans ce domaine, j’ai créé une fondation d’entreprises avec une dizaine de grands groupes industriels, financiers et bancaires français comme Dassault, Areva, Alsthom, Sanofi, EADS, la Caisse des Dépôts, etc. Cette fondation, baptisée Prometheus, est destinée à analyser de manière opérationnelle les grands enjeux de la mondialisation et à servir de creuset entre initiatives publiques et initiatives privées : elle fonctionne comme un véritable think tank à la française.

Enfin, pour revenir sur la mise en oeuvre de vos mesures, quand pensez-vous que la France aura rattrapé son retard ?

Si l’on reste dans un cadre administratif d’actions, il faudra de très nombreuses années, dix ans peut-être. Si, en revanche, il y a une véritable impulsion des autorités de l’Etat, en deux ans à peine on peut retrouver le niveau de nos concurrents. Et sans que cela ne nécessite d’importants investissements. L’intelligence économique a cela d’intéressant qu’elle ne coûte quasiment rien. Elle repose simplement sur la mutualisation, la stratégie, les capacités d’anticipation, les méthodes pour identifier les bons acteurs, les priorités, les vulnérabilités, les opportunités, les chances, etc. C’est tout simplement du travail de réseau. Mais il faut que les Français apprennent à chasser en meute...

Source : Florence Santrot, Le Journal du Management.30/11/05


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