BdD des Sciences d’Information

Accueil du site > Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC) > Internet- Intranet > Une seconde vie

Une seconde vie

Jacques Attali

vendredi 9 décembre 2005, par anass


Une seconde vie

Chacun va pouvoir accéder sur Internet à la plus improbable des libertés : être un autre

Comme toute nouvelle technologie, Internet a commencé par mieux remplir un service existant : communiquer. Puis il a donné accès à des informations qui, sans lui, auraient été impossibles à réunir. Ainsi, Google offre à chacun celles que les autres acceptent de partager ; et eBay donne accès à tous les objets que les autres décident de vendre.

Il devient désormais possible d’aller plus loin et de fabriquer, dans le domaine virtuel, d’innombrables produits et services, créant le besoin d’emplois réels pour les servir. Déjà, les vendeurs qui commercent sur eBay constituent ensemble l’une des premières entreprises du monde. De même, dans le sillage de Second Life (qui permet à des dizaines de milliers de personnes de jouer en ligne simultanément avec une monnaie virtuelle, convertible en dollars), on voit surgir de vraies entreprises, qui gagnent de l’argent bien réel : Kasi Nafus produit des vêtements virtuels pour les personnages virtuels de Second Life ; certains joueurs de Second Life en salarient d’autres pour qu’ils jouent à leur place pendant qu’ils travaillent ; enfin, certains autres joueurs sont payés par la firme pour amasser des trésors virtuels et les revendre à des joueurs moins performants. Ce marché réel, créé par les seuls besoins virtuels de Second Life, dépasse déjà les 100 millions de dollars.

D’innombrables autres jeux en ligne, tels World of Warcraft, MySpace, ou Dodgeball, ou encore Flickr (site de partage de photos), mobilisent plus de 20 millions de joueurs en ligne et ouvrent, eux aussi, à des productions réelles considérables. De plus, sur ces réseaux, on fera bientôt bien plus que jouer. Des entreprises réuniront en ligne des travailleurs indépendants qui produiront toutes sortes de services : des journaux virtuels associeront des journalistes indépendants, souvent à temps partiel, qui produiront en permanence des médias sur mesure pour des clients ; des artistes formeront des orchestres numériques, des troupes de théâtre ou des ballets, d’autres créeront des œuvres collectives ; une nouvelle catégorie de spectacles vivants apparaîtra, où des centaines de milliers de gens seront à la fois acteurs et spectateurs. Chacun, pour y participer, se choisira naturellement une seconde identité, accédant à la plus improbable des libertés, celle d’être un autre.

Alors, pendant que nous vivrons, en esprit, ces secondes vies, des employés bien réels et des robots numériques, fabriqués par des gens eux aussi bien réels, aideront à mieux vivre ces vies virtuelles ; en fournissant, là encore, des débouchés concrets à des services virtuels. Dans un tel monde, la victoire appartiendra à ceux qui sauront valoriser numériquement leur culture et leur savoir, pour en faire une base de création. La France, encore une fois, est à l’arrière-garde. La bataille perdue lors de la création de la Très Grande Bibliothèque menace de l’être de nouveau, par inertie. Au lieu de protester contre Google ou d’attendre une illusoire initiative européenne, qui ne viendra pas, il faudrait admettre que c’est à la France de numériser le savoir français et de se donner les moyens de lui offrir une seconde vie.

Source :L’Express du 08/12/2005 par Jacques Attali

Email :j@attali.com


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette