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Ethique et Nouvelles Technologies : Le Web au Crible de l’Ethique Journalistique

vendredi 10 mars 2006, par anass


La diffusion de l’information sur le web renouvelle de façon aiguë la question de l’éthique de l’information. Formidable moteur du journalisme, par les nouveaux espaces d’enrichissement des contenus et des libertés qu’il permet, l’outil que constitue le réseau mondial porte aussi les germes de nouvelles dérives commerciales, manipulatoires et massificatrices. Des précautions d’usage, une grande hygiène professionnelle, s’imposent aux journalistes comme aux citoyens avertis, avec une formation spécifique, dès l’école, pour maîtriser les pièges de la “toile”.

Internet lance de grands défis aux médias, les faisant passer de l’économie de l’offre à l’économie de la demande, avec des conséquences économiques et sociales considérables.

Internet lance de grands défis aux journalistes, en les mettant sous contrôle, sous surveillance, en concurrence, en les sommant de re-justifier leur utilité sociale.

Internet pose à la société des questions fortes sur l’intégration collective et le communautarisme.

Internet présente pour chaque face positive un revers dangereux : inventaire des dangers et esquisse d’un décalogue des comportements.

Internet contraint à redéfinir de façon éthique la mission du journalisme, les composantes de la posture du journaliste.

* * *

Les journalistes français se ruent sur Internet. La première étude réalisée en France par l’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille et Communicor (1) sur l’usage d’Internet par les journalistes français, ceci sur le modèle de l’enquête américaine Middleberg-Ross (2), attestait de cette progression dès octobre 1999 : 42% des journalistes indiquaient alors se connecter régulièrement (au moins une fois par jour). Une nouvelle étude de juin 2000 réalisée par IDC France pour Companynews, toujours en partenariat avec l’ESJ (3), établissait que 97% des journalistes étaient connectés au bureau ou au domicile, que 86% d’entre eux disposaient d’une adresse électronique, et que 80% utilisaient l’Internet quotidiennement. L’association des journalistes du tourisme relève-t-elle aussi une progression fulgurante des adresses mel dans ses annuaires : 73% dans l’annuaire 2001 (4). Tous les candidats au concours d’entrée à l’ESJ disposaient, en septembre 2001, d’une adresse mel personnelle. L’affaire est donc entendue. L’usage de l’Internet chez les journalistes progresse à grands pas. Il ouvre de formidables perspectives professionnelles. Il impose (aussi) des précautions d’usage.

A quoi sert le web, pour les journalistes français ? Les enquêtes montrent qu’Internet est d’abord et avant tout un moyen de communiquer, par la messagerie et pour l’envoi de documents, mais sert aussi beaucoup à accéder à la lecture d’articles qui seraient sans ce moyen inaccessibles dans les même délais (presse étrangère en particulier),et encore aux archives ou à la presse spécialisée, plus qu’à l’information "chaude". Les événements du 11 septembre à New York ont montré, de ce point de vue, l’irremplaçable apport de l’image de télévision, même si la toile a bien "tenu le choc", suppléant même parfois les défaillances du téléphone.

Les journalistes disent aussi chercher sur Internet de nouvelles sources, sinon des idées d’articles, au travers par exemple des forums de discussion. Discussions qu’ils appliquent à eux-mêmes, puisque les journalistes en ligne, ou journalistes usagers d’Internet français commencent à réfléchir de façon assez approfondie sur les spécificités de leur travail et de leur usage. En témoigne le niveau d’échanges d’un site comme celui de Jliste (5), même si les abonnés à la liste de discussion ne sont que quelques centaines, au contraire de ce que l’on peut trouver avec profit sur les sites américains comparables (6). L’intérêt de ce forum professionnel n’en est pas moins croissant. Comme celui d’un site d’explication et de critique de la pratique journalistique "de l’intérieur" tel que www.tocsin.net.

Un enjeu social considérable

Cette réflexion s’avère d’autant plus nécessaire que l’enjeu social est grand, et que l’impact sur le métier de journaliste est fort.

L’enjeu social remet en cause tout à la fois l’équilibre actuel des médias, la fonction des médias généralistes, et en particulier leur fonction d’intégration sociale. La morcellisation, ou la fragmentation des offres médiatiques est liée à l’explosion et la multiplication des découvertes, des avancées scientifiques et techniques ; à l’explosion des frontières, des situations acquises, de la mondialisation ; et paradoxalement, à la chute de la culture générale : il est de plus en plus difficile d’être "un honnête homme de son siècle". Il est donc de plus en plus difficile pour un journaliste d’expliquer simplement des choses de plus en plus compliquées à des "clients" qui en savent de moins en moins sur tout, même s’ils en savent de plus en plus sur peu.

Au surplus, le budget-temps du lecteur, sollicité depuis toujours par la télévision, les magazines, est maintenant harcelé par le téléphone portable ou le multimédia. Paradoxalement, il est plus facile aujourd’hui pour le lecteur d’accéder directement à l’information, et c’est sans doute pour cela que le journaliste est de plus en plus contesté, alors qu’il est peut-être de plus en plus nécessaire dans ses tâches de"trieur", de "médiateur", d’"authentificateur". Dominique Wolton, directeur de recherches au Cnrs, souligne le passage d’une information-valeur à une information-marchandise, d’une logique politique à une logique économique, mais encore d’une information publique et collective à une information atomisée et individualisée, point à point, B to B comme on dit, individu à individu. Et de plaider pour une revalorisation significative de la fonction de tous les intermédiaires producteurs de l’information, c’est à dire naturellement les journalistes, les archivistes, les documentalistes : "Je ne comprends pas que l’on puisse simultanément dire qu’il y a une abondance de l’information, et s’imaginer que cette abondance puisse se faire sans validation par des professionnels."

Et Philippe Breton, autre sociologue, de renchérir dans Le culte de l’Internet, et dans une interview à La Vie à l’occasion de l’Université d’été de la Communication : "Internet anesthésie l’échange, juxtapose des discours superficiellement. On chatte sans risque, à couvert, sans s’engager, et il manque l’essentiel : le vrai dialogue."

Si les mass médias traditionnels constituaient, selon Jean Stoetzel, des lieux de l’intégration dans le corps social, le lieu de purge des passions et des frustrations, un lieu de miroir/identification, de fenêtre ouverte, d’explication, ou de débat, l’Internet est à l’opposé un lieu potentiel d’isolement social, un accélérateur des isolationnismes et des communautarismes. Haro donc sur ce net, qui "réduit l’engagement social plus que la télévision l’a fait avant lui", selon l’étude 1999 du professeur Norman NIE, directeur de recherche à l’Université de Stanford. Un tiers des internautes américains passent plus de 5 heures par semaine sur la toile, boivent des bières virtuelles avec des copains virtuels, et leur consommation-temps d’Internet croît sans cesse avec l’usage... A quoi répond Susan Sprecher, sociologue de l’Université de l’Illinois, que le web a multiplié les moyens de garder ou retrouver le contact avec la famille, les amis, grâce à la facilité d’usage du courrier électronique. Howard Rheingold, auteur de "La cité virtuelle", ajoute-lui, que rien autant que les forums n’a jamais permis à tout un chacun de faire autant de connaissances nouvelles, et en particulier de partager ses hobbies avec d’autres passionnés... Double face d’Internet : on y reviendra.

Dans une violente critique du "climat de haine et de mépris, climat mortifère et malsain" qui entoure Internet chez les beaux esprits, la journaliste Mona Chollet accuse pêle-mêle Dominique Wolton ou Philippe Breton de raisonner en nantis, qui ne comprennent rien à cette constitution providentielle de réseaux "transversaux", réseaux qui brassent des gens issus d’horizons "infiniment plus divers que la traditionnelle et mortelle communauté des collègues de bureau". Pour elle, Internet est un outil essentiel pour contourner les blocages actuels de la société. A l’accusation de perte de lien social que favoriserait Internet, Mona Chollet répond, avec l’aide d’Hakim Bey, dans L’Art du Chaos : "Le capitalisme ne soutient certaines sortes de groupes -la famille, le bureau- que parce que ces groupes sont déjà auto-aliénés, et intégrés dans la structure travailler-consommer-mourir". (...) Mais les jeunes contournent ces barrages : "Plus grande est la partie de mon existence que je peux arracher au cycle travailler-consommer-mourir pour la consacrer aux activités de la "ruche", plus grandes sont mes chances de connaître le plaisir..."

Elle brocarde les réticences des sociologues, dont Dominique Wolton, dans son livre d’entretiens Internet, petit manuel de survie, chez Flammarion, comme une expression de méfiance, de scepticisme pisse-froid, de peur, de repli sur soi, et de diabolisation de tout ce qui touche à Internet : "Petit recueil de critiques à l’usage de ceux qui se méfient d’internet sans savoir pourquoi", c’est ainsi que Le Monde présentait le dit livre de Wolton.

La question demeure : la presse de demain sera-t-elle, comme le prévoit le MediaLab du Massachusetts Institute of Technology, une presse sans papier, et adaptée à chaque lecteur ? Allons-nous inévitablement, comme le dit son directeur Walter Bender, vers "le plus petit produit d’information imaginable", le journal personnalisé, "Daily-me" (Quotidien-Moi), dont le contenu aura été confectionné uniquement en fonction des centres d’intérêts de chacun (7) ? Presse égocentrique, onaniste, dont MyCnn, MyYahoo, ou MyLycos, proposent déjà des versions simplifiées, sélectionnant les informations en fonction des mots-clés fournis par l’internaute. La France a connu la campagne de publicité d’AOL qui proclamait : "Dans ce journal, ils ont trouvé le meilleur rédacteur en chef possible : c’est moi !" Le citoyen "moi" ne risque pas d’être dérangé par de mauvaises nouvelles !

Un bouleversement professionnel

L’impact sur le métier est attesté, entre autres, par une récente étude de l’Organisation internationale du travail à Genève, qui souligne combien le journalisme subit une profonde mutation depuis l’arrivée des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Le rapport explique notamment que les NTIC utilisées dans les salles de rédaction entraînent un nivellement (par le bas, bien sûr) des domaines d’intervention des journalistes salariés permanents et des collaborateurs occasionnels. Elle met en exergue le fait que la productivité du travail des journalistes induite, permise et encouragée par les NTIC, nuit à la qualité de la réflexion sur l’information. Elle identifie la surabondance d’informations comme étant devenue le risque majeur pour les journalistes noyés sous les communiqués, les spam, les points de recherche et les références multiples.

John Thor Dahlburg, chef du bureau parisien du Los Angeles Times se plaint aussi de la déshumanisation des contacts que provoque l’usage abusif du web : "Quand je demande quelque chose à Bruxelles, j’ai du mal à tomber sur un être vivant. Par contre, on veut bien que je passe ma journée à regarder les 300 sites web que possède l’Union européenne. Comment pénétrer ce mur ?"

Alain Cordier, président du directoire de Bayard Presse, souligne les deux défis que pose aujourd’hui le numérique :

- celui du mode de pensée : "Nous sommes habitués à penser dans la fixité, avec une heure de bouclage à un moment donné. La fluidité permanente du numérique, dont l’épine dorsale est l’hyperlecture, va t-on poser des problèmes de gestion du raisonnement, lorsque l’hyperlecture devient du zapping, qu’on ne sait plus où l’on est, ni où l’on va."

- celui de la hiérarchie : "Sur l’écran, ou sous l’écran, tous les textes se valent. On doit réinventer les moyens d’une hiérarchisation"

Dans son analyse de l’impact d’Internet sur les journalistes, Marc Laimé souligne que depuis l’avènement de la toile, les lecteurs destinataires des dépêches de l’Agence France Presse sont plus nombreux que les journalistes ! Les journalistes en viennent ainsi à "écrire sous contrôle". Ils s’exposent à recevoir des pétitions, avec copie au rédacteur en chef, voire au monde entier, dans les heures qui suivent la publication d’un article qui n’a pas plu. Ils peuvent craindre de connaître en temps réel le score de lecture de leur prose, et de se le voir opposer pour juger de leur collaboration au support. Bref, Big brother dans les rédactions.

Positif ou négatif, on relève sur Internet l’esquisse d’un basculement du rapport traditionnel usager-producteur, consommateur d’information-journaliste. Ainsi de la fourniture de dépêches par l’agence spécialisée AEF à des militants de la Ligue de l’enseignement qui enrichissent et reroutent ces informations vers des cercles de plus en plus larges.

Le sociologue Jean-Marie Charon va jusqu’à relever qu’Internet peut être un "outil de paresse", si le journaliste s’en contente pour enquêter, ou faire mine d’avoir enquêté. Qu’il peut aussi être un outil de précarisation, de facilitation de la sous-traitance journalistique.

Deux qualités spécifiques complémentaires paraissent être demandées aux "nouveaux journalistes" du web : une polyvalence extrême, et une autonomie forte. Polyvalence : ajouter au savoir-faire commun à tous les journalismes, les savoirs spécifiques de l’écrit, celui de l’image (image fixe et image vivante), celui de la radio, celui de l’animation de débats (chats). Exemple de spécificité : l’image web doit être plus légère, exige un fond uni, ne supporte pas mouvements et travellings, etc. Autonomie : l’instantanéité du support exige des gens capables de décider vite, bien et fort, d’adapter ou de modifier très vite en intégrant toutes les composantes techniques, juridiques. Des gens "carrés dans leur tête". Des gens inventifs et créatifs, capables de créer l’écriture numérique, de saisir l’occasion de "refonder" les formats, standards de longueur et de présentation actuelle, de combattre la tentation de l’uniformisation. Ceci d’autant plus qu’ils travaillent seuls, isolés, voire télé-travaillent de chez eux.

Naturellement, il faut adjoindre à tout cela, outre la rapidité d’exécution, la disponibilité et la curiosité, une grande culture générale. Et prendre en compte :

- l’intégration d’un nouveau rapport au temps : ce que le journaliste web met en ligne est consulté en temps réel, mais aussi quelques heures plus tard, voire à J+1, J+30, sinon J+200 jours. Ceci implique la nécessité d’y revenir, de compléter, de retravailler sans cesse un papier déjà fait... Ce qui est publié n’est jamais "fini".

- l’universalité de la diffusion : on savait autrefois si on écrivait pour France-Soir ou pour "La Science". Aujourd’hui, le "lecteur" sur Internet est aussi bien spécialiste qu’ignorant. Il peut en savoir bien plus que l’auteur sur le sujet... Ceci implique des niveaux de rédaction et de lecture compatible, très largement encore à conceptualiser.

Quant au mythe des journalistes polyvalents, accentué par le net, "journalistes à tout faire" tant vantés par les entrepreneurs en nouveaux médias, il privilégie la superficialité. En touchant à tout, on est condamné à n’être compétent sur rien. C’est potentiellement dangereux pour la qualité de l’information.

Un "moteur" potentiel du journalisme

Tout ce tableau n’est pas très engageant. Faudrait-il être plus inquiet que séduit ? Dédiabolisons, et analysons. Pour les journalistes, Internet est certes un média, mais d’abord un outil. Et cet outil de travail est littéralement formidable, par sa profondeur, son amplitude, son instantanéité, son interactivité. Il apporte au journaliste des facilités nouvelles, et des possibilités accrues.

Ces facilités nouvelles, ce sont d’abord et avant tout :

- un courrier quasi gratuit et ultra-rapide, aux destinataires quasi illimités, aux réponses potentiellement immédiates

- des possibilités de recherche plus "pointues" que jamais, quasi universelles

- des contacts chaque jour plus ouverts, quasi mondiaux

- des possibilités de réception et transmission numérisées, de textes et photos, quasi parfaites et instantanées.

Les possibilités accrues tiennent au fait qu’utilisé à fond -ce qui est loin d’être encore le cas- l’outil Internet est un véritable "moteur du journalisme". Il peut contribuer sous de nombreux aspects à rénover l’exercice du métier :

- renouvellement des sources, par l’accès à des sites et à des personnes autrefois injoignables, et dont l’existence même serait restée inconnue. Exemple insolite : les 772 membres, dans des dizaines de pays, des groupes de discussion sur la sauvegarde des espèces protégées ... de cactus. Qui, hier, aurait soupçonné leur existence, et connu les résultats de leurs expériences ?

- renouvellement des sujets, par l’observation, même automatisable, des évolutions sociales dont témoigne chaque jour l’intense activité sur la toile : la statistique publiée et ordonnée des mots les plus recherchés, la thématique des créations de pages personnelles, de groupes de discussion, sont révélatrices des centres d’intérêt de nos contemporains, de leur évolution et de leur renouvellement

- renouvellement des intervenants, par la diffusion d’appels à témoins, par le lancement d’enquêtes en ligne : la recherche des précédents, en matière de consumérisme ou d’environnement, est grandement facilitée

- renouvellement du contact avec le public, par l’élaboration de sondages en ligne (un must de la presse québécoise), par la mise en oeuvre de toutes sortes d’interactivités instantanées : du courrier des lecteurs (même pour le médiateur du Monde) à la pré-lecture de certaines enquêtes permettant la réaction de spécialistes ou d’usagers avant même la publication définitive, pour en enrichir la pertinence. Une récente enquête (septembre 2001) du Pew centre for Civic journalism auprès de 512 quotidiens américains a montré que 80% d’entre eux donnaient à présent l’adresse électronique des journalistes en fin d’article, et que 70% offraient des tribunes libres spécifiques recueillies sur internet.

C’est un journalisme "dopé", un vrai Journalisme assisté par ordinateur (JAO), qui se dessine pour les professionnels qui sauront et voudront l’utiliser.

Douze adjectifs Janus ou Esope

Voilà donc un bel outil, pour le journaliste, et un beau média, aussi, mais qui n’est pas exempt de risques et de dangers. On parlait de Janus. Passons en revue les deux faces de douze qualificatifs appliqués à Internet :

- C’est un média libre, ou libertaire, ce qui est bien, et permet des libertés nouvelles dans des pays totalitaires, mais peut aussi permettre des initiatives sans garanties et des concurrences sauvages où chacun (c’est à dire n’importe qui) est éditeur de sa page ou de son site, donc peut diffuser des informations sans contrôle ni responsabilité (c’est à dire n’importe quoi).

Si le "déchet" en matière d’information sur Internet peut être en conséquence extrêmement élevé, il arrive que des secrétaires, des informaticiens, ou des pompiers, puissent s’y exprimer, et parfois se rendre compte que leur amateurisme fait plus que rivaliser avec le professionnalisme affirmé ou revendiqué. Dans l’état actuel du monde, Internet est le contre-pouvoir le moins institutionnel et le moins encadré qui soit. C’est "le lieu de revanche des inadaptés sociaux" (expression relevée dans les débats du site militant www.minirezo.net).

Ce peut être aussi hélas le vecteur ou le lieu de revanche d’une toute autre gravité. Les reportages sur la façon dont les terroristes ont organisé leurs communications pour préparer l’attaque du 11 septembre sur les Etats-Unis, à travers des images de sites pornographiques, attestent de l’impossibilité d’un contrôle exhaustif de la toile.

Mais il est toujours vrai aussi que le média traverse les censures, se joue des frontières, même des prétendus firewalls installés par les censeurs planétaires. Le contrôle complet des médias est devenu impossible dans quelque pays que ce soit. Toute information est aujourd’hui transmissible, même subrepticement. Ibrahim Savane, d’Abidjan.net explique la supériorité de ce "média off shore" pour couvrir le coup d’Etat en Côte d’Ivoire. La chute d’Estrada, le président corrompu des Philippines, en janvier 2001, a tenu pour beaucoup à l’accélération par Internet et le téléphone portable réuni, de l’envoi de "textos" ravageurs, dont une bonne partie provenaient de la diaspora, des Etats-Unis.

En attendant, après les avantages pratiques d’une "administration publique à accès pluriel", les hypothétiques vertus du vote électronique, que le gouvernement helvétique, par exemple, a mis au centre de ses priorités (voir le site www.e-gov.admin.ch), Internet permet en effet une mobilisation citoyenne directe plus forte, un lobbying plus efficace, ce qui ne veut pas dire qu’il soit nécessairement justifié.

Quant aux régulations, elles sont encore bien balbutiantes. Les organismes de régulation hésitent quant à leur compétence sur les contenus. Les législations sont à venir. Seule la Norvège, depuis janvier 2001, s’est dotée d’un Conseil d’éthique pour l’Internet calqué sur le conseil pour la presse, et qui peut aller jusqu’à ordonner la fermeture de sites contrevenants par l’autorité de régulation.

- C’est un média économique, qui ne coûte cher ni en investissement, ni en fonctionnement, ce qui est bien ; il permet la diffusion de milliards d’informations, ce qui est bien, mais peut concourir à déstabiliser l’économie de médias plus sérieux et en définitive les faire disparaître. Quand tout le monde lira Le Monde en ligne (et, surtout, le pillera), restera-t-il assez d’argent pour produire l’exemplaire papier qui sert de base à cette mise en ligne ? Même problématique que pour le CD réinscriptible (chaque graveur vendu produit 200 CD vierges), ou demain l’e-book... De plus, habituer le public au principe de l’information gratuite, c’est l’illusionner sur l’indépendance possible des médias, c’est priver de ressources la partie non directement rentable de la quête informative, c’est préparer une qualité moindre d’investigation, c’est affaiblir la démocratie.

En même temps, si Internet a quasiment fait disparaître l’encyclopédie papier, il a permis certains retours de l’écrit. Le président du Syndicat national de l’édition, Serge Eyrolles, affirmait dans un colloque en décembre 2000 : "Internet a sauvé le livre rare, qui retrouve avec lui une seconde vie."

Pour autant, le modèle économique de l’information en ligne est loin d’être assuré. Même si, selon une étude d’E-marketer, la publicité mondiale sur Internet devrait passer de 7,5 milliards de dollars à 10 en 2002 et 23 en 2005 (c’était avant les événements américains). Et cette incertitude pèse lourd, notamment sur l’information généraliste. Car l’information spécifique, l’information "de niche", ultra-spécialisée, sera toujours achetée, donc recherchée. Mais si personne n’entend payer une information générale, qui ira la chercher, et avec quels moyens ? Nous levons là de nombreux risques de dérapages :

- tout naturellement, l’accélération des politiques de concentration à la fois horizontale et verticale, avec des acteurs mélangeant au souci de l’information plusieurs impératifs et intérêts contradictoires. Le rapporteur de la Mission française sur les hauts débits, Jean Charles Bourdier, indiquait tout crûment : "L’opérateur qui proposera un abonnement unique pour l’eau, les téléphones fixe et mobile, l’accès internet, les contenus de radio et de télévision, les services de réservation de voyages ou d’assistance, l’assurance, etc... disposera d’un lien privilégié vers une base de consommateurs rendus "captifs" par l’imbrication des services et des tarifs." Adieu le pluralisme...

- plus subtilement, l’accélération des politiques de "marchandisation" de l’information, pour rentabiliser ce qui n’est pas payé par le consommateur. Datamining, profiling, datawarehouse ne sont pas seulement des anglicismes, ce sont des techniques de manipulations de données, ou d’informations sur le profil des internautes, souvent au profit de sociétés de marketing direct, dont les conséquences peuvent être gravissimes sur la gestion de l’information : le rédacteur en chef de ZDnet.fr, Emmanuel Parody, souligne que "l’analyse des logs est en effet impitoyable sur les articles que l’on ne lit pas jusqu’au bout, sur les sujets qui ennuient, sur les chroniques sans lecteurs... La tentation est grande, dans ce cas, de tailler dans le vif, de déplacer les rubriques, de limiter les thèmes abordés." Mise en garde qui rejoint le "coup de gueule" du patron de CNN après les attentats à New York et Washington : "L’information internationale n’est pas rentable, car elle n’intéresse pas assez les Américains. Mais elle les intéresse encore moins parce qu’on ne fait pas l’effort de la leur présenter. Cercle vicieux, dont nous payons très cher le prix..."

- très logiquement aussi, la syndication de contenus, qui fait vendre l’information et sa reproduction tous azimuts, à des sites purement marchands, où l’information est un simple produit d’appel pour des portails de grandes surfaces de vente et de galeries marchandes. Avec les critères de tri qu’on imagine : n’est retenu que ce qui fait vendre... NetFactory, un des plus gros portails du net, se définit lui-même comme "une place de marché de l’information pour contenus thématiques", et explique : "Nous sommes une centrale d’achat européenne de contenus spécialisés. Notre technologie mixe traitement automatique et traitement manuel. Nous garantissons la livraison d’une information extrêmement fine, critique, et totalement paramétrable en fonction de la demande des clients."

- plus cyniquement encore, l’asservissement de l’information à la publicité. Jamais encore un lien aussi direct n’avait pu être établi entre une information et un acte d’achat. Si je clique immédiatement, en lisant Monjournal, sur le livre qu’on vient de me vanter, sur le voyage qu’on vient de me décrire, et que je peux acheter en ligne, on me rend un vrai service, dont je profite. Mais si Monjournal est rétribué, en commissionnement direct, sur toutes les affaires qu’il a générées, qui me garantit que ses choix restent autonomes ? Ne sera-t-il pas tenté, pour assurer sa rentabilisation de "survendre" ses rédactionnels, de traiter des sujets qu’il n’aurait pas traiter. "The wall" traditionnel et rigoureux entre rédaction et publicité est réduit à l’espace d’un clic. La confusion des genres a d’ores est déjà créé un terme, en anglais encore, le "transaction journalism".

- C’est un média souple, facile d’utilisation, rapide et efficace, mais qui permet des usages éventuellement répréhensibles et sans traces : diffusion de littérature révisionniste ou raciste, de documents pédophiles sur des sites provisoires, avec disparition rapide, quand les documents sont dans les ordinateurs individuels, puis voyagent dans la discrétion ultérieure du courrier électronique...

- C’est un média unifiant, puisque universellement disponible, il mondialise les échanges et les connaissances, abolit bien des distances, mais porte aussi en germes le risque de l’information mondialisée, uniformisée par une pensée dominante, aseptisée, purement et seulement commercialisée, et non enrichie par les diversités du monde. Le risque d’un média massificateur.

Il faut garder présent à l’esprit le fait que l’unification mythique de l’humanité via Internet ne peut être assurée de la même façon pour un pétrolier texan et pour un paysan malgache à qui le simple terminal coûterait dix ans de revenu. La domination même de l’anglais (80% des contenus sur Internet quand cette langue n’est parlée que par 10% du monde) ne prédispose pas à des échanges spontanément équilibrés. Au point que le dictionnaire du web d’un magazine français nous explique sans émotion et très sérieusement que le terme bannir (exclure quelqu’un d’un chat) vient de l’anglais to ban...

- C’est un média interactif, où l’on peut être rédacteur en chef soi-même selon la pub d’AOL citée plus haut, mais aussi, en prédéterminant son contenu et ses centres d’intérêt, s’enfermer socialement, se fermer à l’inattendu, à l’autre, au différent...

Accessoirement, dans cette démarche, la médiation du journaliste disparaît corps et biens. Si beaucoup des joueurs de l’équipe de France de football ont rechigné aux conférences de presse ou aux contacts avec les journalistes, c’est en partie pour préserver telle ou telle exclusivité sur leur propre site personnel en direction de leurs fans. Si Anelka ne peut pratiquement plus être joint par la presse, et renvoie vers son site sponsorisé, c’est aussi par ce site qu’il a communiqué officieusement pour trouver une solution quand il était embourbé dans son aventure espagnole.

- C’est un média instantané, sans limites de contenu quantitatives, mais qui se prête plus que jamais à la dictature de la rapidité, du copiage, de la concurrence hâtive qui empêche de réfléchir.

Le sociologue de l’Insep Cyril Lemieux, auteur de Mauvaise presse, souligne deux questions d’ordre éthique liés à l’usage d’Internet comme source d’information, à partir de deux exemples de désinformation : la diffusion d’informations sur de prétendus bombardement au Chiapas, annoncés sur la toile, et qui n’avaient jamais eu lieu, ainsi que le faux "scoop" de Pierre Salinger dans Paris Match, annonçant que l’avion de la TWA avait été abattu par un missile de l’US Navy. Les deux risques majeurs lui semblent dès lors être

- un risque de manipulation par l’externalisation de la production du contenu journalistique : nombre d’informateurs (ou de désinformateurs) produisent sur le web des informations très digestes, que les journalistes n’ont pas le temps ou les moyens de vérifier

- un risque de suivisme entre médias, encourageant, parce que c’est désormais très facile, la revue de presse, la reproduction d’informations (ou d’erreurs) sous couvert de citer un confrère étranger

- C’est un média transversal, dont l’utilisateur emploie et consulte sous la même forme, voire pêle-mêle, des informations contradictoires et vérifiées, des faits, des opinions, des communications directes de producteurs, voire de vendeurs, qui se prêtent à bien des ambiguïtés et des mélanges de genre entre information et communication, information et publicité, contenu gratuit et contenu commercial, sources officieuses et officielles, etc

- C’est un média séduisant, par sa modernité, par sa forme, son accessibilité et sa présentation, où l’image truquée peut totalement s’imposer comme l’image réelle, où la reconstitution peut se prétendre réalité, peut à la fois permettre bien des manipulations, mais aussi créer un univers facticement parfait, où l’on perd, émerveillé, tout ou partie de son sens critique, où l’on peut vivre en monde clos, par procuration.

- C’est un média envahissant, prenant, envoûtant, dévoreur de temps, où les technologies (push et autre spam) peuvent vous envahir le quotidien, et vous conduire à limiter vos vrais contacts avec les autres.

- C’est un média immense par son contenu et son espace, qui en ce sens peut prêter à illusions : si le monde tout entier est là, pourquoi irais-je voir ailleurs s’il y a autre chose ? Si je me noie déjà dans de multiples sources, pourquoi irais-je en chercher ailleurs, dans la vraie vie ? Mais aussi, comment faire mon choix et trier dans cette masse ? Quand ma santé est en jeu, comment faire le choix entre les 300 sites consacrés au cancer de la prostate, les milliers de références, sans compter les pages personnelles, trouvées par le moteur de recherche quand je m’inquiète de la pollution ? Comment même comprendre et jauger les labels, déjà plus de six cents sur le net, qui prétendent me garantir la fiabilité de l’information délivrée ? Trop d’information tue l’information...

- C’est un média indiscret, pour ne pas dire inquisiteur : par sa technique, il permet le pistage des internautes, le suivi commercial, voire idéologique de leur profil ou de leur activité.

Guy Caire, universitaire à Paris X, a également mis en exergue les dangers de nature technique générés par Internet : le piratage de l’information par des hackers mal intentionnés, le viol de la correspondance privée dans les boîtes aux lettres, l’espionnage des modes de vie, voire des opinions, via les adresses ICQ et les cookies.

- C’est un média naissant, et comme tel, il est encore pour une bonne part aux mains des "fondus" de la technique, de l’informatique, de l’image et du son (qu’on se souvienne des radios ou télés libres !). Bravo à eux, et aux inventeurs, mais les principes professionnels et les règles déontologiques du journalisme ne leur sont pas forcément naturels.

Le site www.hoaxbuster.com recense avec délices, et utilité, les accrocs sur la toile : désinformations économiques, fausses chaînes de solidarité, faux virus, fausses pétitions, rumeurs les plus diverses et les plus folles, multipliées et relayées à l’envi.

Dix commandements

Dès lors, on voit bien que s’imposent des précautions d’usage, pour avancer sans réticences, mais les yeux ouverts. Car pas plus que tout autre média, "le média des médias" n’est exempt de faiblesses et de dangers potentiels. C’est sur ce point que les professionnels ont des risques à identifier et maîtriser. C’est de cette réflexion qu’ils doivent tirer les dix commandements qui les aideront à surmonter les tentations générées par l’internet. Dix principes de précaution à méditer et mettre en pratique :

1. Se méfier de l’enquête "virtuelle", exclusivement menée sur le web, d’un journalisme totalement "assis", où la production d’information, la création, se limitent le plus souvent à de la reproduction.

2. Se conformer à la nécessité d’aller sur le terrain, de connaître ses interlocuteurs, et de cultiver ses sources, son réseau et son carnet d’adresses autrement qu’au téléphone ou à l’écran.

3. Bien identifier les émetteurs d’information : apprendre à évaluer la crédibilité des sources. La charte d’édition du Grete, groupement d’éditeurs ayant eu l’expérience de la télématique, le projet de fiche de transparence élaboré et promu sur Jliste, répondent à cette préoccupation d’identifier l’émetteur d’une publication sur le web (8).

4. Bien décoder les circuits, même cachés : quatre sources apparemment différentes peuvent avoir une seule et même origine, car les retraitements sont nombreux et parfois bien "habillés". Règle absolue : le web ne doit jamais être la seule source d’information.

5. Bien compléter son information : le monde entier n’est pas référencé sur le web : ni les pauvres, ni parfois les plus pertinents. Si 50% des foyers canadiens seront reliés à Internet en fin de l’année 2.001, ne pas oublier qu’un habitant sur deux, dans le monde, n’a jamais de sa vie même composé un numéro de téléphone... (9)

6. Bien coller au réel : le monde virtuel d’Internet n’est pas toujours synonyme de véritable vie.

7. Bien prendre son temps : la prudence s’impose toujours dans le traitement et la mise à disposition de l’information. La vérité peut -doit- toujours attendre un quart d’heure (10).

8. Bien distinguer les contenus : information-communication ; faits-idées ; hypothèse-réalité ; gratuit-payant ; officiel-officieux. Et souligner formellement ces distinctions : l’indication des sources est très facilitée par les liens hypertexte.

9. Ménager les transversalités de l’information, et militer pour elles : traiter du sujet unissant le sport et l’argent ; de la dimension locale de l’économie du Tiers monde ; des solidarités méconnues ou à parfaire...

10. Etre professionnel : maîtriser les techniques spécifiques d’écriture, d’organisation du message, en arête de poisson, en coquille d’escargot, les interactions entre écriture, image et son.

L’indispensable crédibilité

Les principes du métier restent bien les mêmes sur tous les supports. L’essentiel pour les médias étant de se faire lire, de se faire écouter, regarder, ou de se faire appeler. Et sur le long terme, le maître mot de cette sélection, outre la technicité, sera la crédibilité.

Le slogan de la publicité lancée par AOL faisait du surfeur son propre rédacteur en chef. L’agressivité de la formule (pour les journalistes) témoigne de la violence du choc, comme disent les clichés de la profession. C’est la révolution internet. On passe de l’économie de l’offre par le média à l’économie de la demande par l’usager.

Par beaucoup d’aspects, l’intégration de tous les usages d’Internet dans le métier de journaliste relève donc d’un triple défi :

- défi technique et culturel d’apprentissage d’un savoir-faire particulier supplémentaire

- défi professionnel de justification d’un métier, et de ses qualités spécifiques par rapport à "l’amateurisme" des nouveaux intervenants sur la toile, et à la "débrouillardise" individuelle des usagers

- défi déontologique de la maîtrise renforcée des cloisons entre information et communication, information et propagande...

Un triple défi professionnel et personnel qui n’est pas inférieur aux défis lancés aux entreprises du secteur médiatique, de l’extérieur, par une concurrence nouvelle tous azimuts. Il faut pour les médias traditionnels faire face à la concurrence de nouveaux venus, à la concurrence qui n’existait parfois plus localement, définir une stratégie de diversification et de complémentarité, choisir si, où et comment investir dans cette nouvelle économie.

La révolution Internet, et c’est heureux, oblige les journalistes à revenir à l’essentiel : à la posture du journaliste, celle qui, finalement, définit le métier, selon le point de vue du conseiller d’Etat Jacques Vistel.

Cette posture particulière, c’est ce qui fait la justification de ce métier, constamment sous tension et à la recherche d’un équilibre entre démagogie et élitisme, entre le risque d’être instrumentalisé par ses sources ou celui d’être mal informé, entre la connivence avec les puissants et l’agressivité d’un tout-pouvoir médiatique.

Le journaliste est un facilitateur, un médiateur, un réducteur d’ambiguïtés, de méprises et d’erreurs, un destructeur de stéréotypes et d’idées reçues.

Son engagement est par nature un engagement citoyen, d’intérêt public. Sa valeur professionnelle, celle du journaliste, est moins celle de ses propres idées que celle de sa distanciation de soi, de sa maîtrise personnelle et professionnelle, celle d’une posture idéalisante, la posture du journaliste.

Sa légitimité est tirée, in fine, des bons et loyaux services qu’il rend au citoyen et à la démocratie.

Ceci emporte quelques conséquences quant aux principes de comportement du professionnel de l’information :

- la liberté du journaliste s’arrête là où commence celle des citoyens ; elle ne se justifie que si elle est bien employée ; le journaliste n’est pas un citoyen extraordinaire, au-dessus des lois et des autres mortels

- le journaliste multiplie les actes de citoyenneté, avec la vigilance, en prenant du recul ; la compétence, en sachant écouter, travailler, discerner, vérifier ; la conscience, qui génère modestie, humilité, honnêteté, refus de la fausse objectivité et capacité de résistance aux pressions ; la responsabilité, qui conduit à assumer sans se dédouaner, à lutter contre la dictature de la répétition ; la conviction, pour vouloir dominer les contraintes, agir avec empathie pour le public, sans mépris ni désabusement social ; la rigueur, qui fait refuser la complaisance, les cadeaux, oblige au devoir de réserve et de loyauté ; le courage, qui exclut le suivisme, et les fausses confraternités

- le journaliste crée et multiplie la citoyenneté : il est donneur de voix, vecteur de pluralisme, chien de garde de la démocratie

- le journaliste est aussi un citoyen de son métier, avec un statut à la fois de salarié et de travailleur indépendant, nécessairement militant du journalisme, et acteur décisif des limites qu’il se fixe

De ce point de vue, avec ou sans Internet, avant comme après, on exprimera la conviction que le professionnalisme a de beaux jours devant lui et que, surtout, le journaliste est l’avenir du journalisme.


(1) Enquête été 1999. Publication octobre 1999, supplément aux Cahiers du journalisme, ESJ Lille, 50 rue Gauthier de Châtillon 59046 Lille Cedex. Téléphone 33 (0) 3 20 30 44 03 Fax 33 (0) 3 20 30 44 94 Mel : com@esj-lille.fr Url : Http ://www.esj-lille.fr

(2) Enquête menée annuellement depuis 1994 par Steven Ross, professeur à l’école de journalisme de Columbia, et Don Middelberg, président de la société éponyme de relations publiques de New York. Résultats 2000 disponibles. Téléphone (212) 888 66 10 Fax (212) 371 28 51 Mel : pr@middleberg.com Url : Http ://www.middleberg.com

(3) Enquête d’International Data Corporation. Contact : agence Enterpress : Manuel Morlier, tél +33 (0) 1 41 34 20 94, mel morlier@enterpress.com

(4) Dans l’annuaire 1996, seul un journaliste indiquait une adresse mel. Ils étaient 4% en 97, 17% en 98, 36% en 99, 54% en 2000

(5) www.jliste.net

(6) CARR-L (Computer-Assisted-Research and Reporting), forum du journalisme assisté par ordinateur, et Online-news par exemple

(7) A consulter, l’expérience du MediaLab menée avec le site-journal d’un club du troisième âge de Melrose, près de Boston : www.silverstringer.media.mit.edu

(8) Les principaux éditeurs de sites web français issus de la presse écrite ont adopté une charte d’édition électronique qui les engage à respecter scrupuleusement les règles éditoriales en vigueur :

- disposer légalement du droit de diffuser sur son site les contenus proposés

- faire tout son possible pour vérifier la validité des informations diffusées

- respecter les règles déontologiques en vigueur

- ne porter atteinte ni à la liberté, ni aux droits et à la dignité de la personne

- informer le lecteur de la nature éditoriale ou publicitaire des contenus proposés

- autoriser le lecteur à imprimer tout ou partie du contenu proposé pour son usage personnel

(9) Une étude Nielsen de septembre 2001 dénombre 459 millions de personnes dans le monde disposant d’un accès Internet à leur domicile. 40% se trouvent en Amérique du Nord, 27% en Europe, Proche-Orient et Afrique, 22% en Asie-Pacifique, 4% en Amérique latine. Une étude Jupiter de juillet 2001 dénombrait en France 8,5 millions d’internautes à domicile (progression de 24% en un an), surfant en moyenne six heures par mois

(10) De ce point de vue, on pourra apprécier très diversement la mise en cause par Matt Drudge, le journaliste-justicier du web, de la rédaction d’un hebdomadaire américain, qui n’avait pas publié l’article d’un de ses reporters sur un à-côté un peu sordide de l’affaire Lewinski. Le rédacteur en chef du magazine avait demandé un complément d’enquête avant publication, reportée à la semaine suivante. Il s’était fait vertement tancer et dénoncer : "Ce que vous cache votre journal"... Le métier de rédac’chef reste bien difficile. Car il se serait peut-être encore plus fait reprocher de publier une information incomplète non vérifiée...

* * *

Les dix commandements du cyberjournaliste

Tes contacts tu élargiras

Ne pas profiter des capacités de “moteur” du journalisme que peut constituer Internet est un gâchis : le JAO (journalisme assisté par ordinateur) permet un renouvellement des contacts, des sources, et même des sujets traités.

Tes sources tu identifieras

La crédibilité est essentielle, et l’imposture est facile sur la toile : apprendre à retrouver l’origine des sources, décoder les circuits de production et de reproduction de l’information est une tâche primordiale du cyberjournaliste.

Tes interlocuteurs tu rencontreras

Connaître physiquement ses informateurs, cultiver son réseau et son carnet d’adresses restent des démarches fondamentales, qui ne peuvent être construites par de seules rencontres virtuelles : le contact humain est décisif.

Tes informations tu vérifieras

C’est le b.a.-ba du métier ; c’est sans doute plus nécessaire encore dans le cyberjournalisme où les ambiguïtés sont légion ; règle absolue : aucune information ne peut être traitée avec de seules sources glanées sur internet.

Tes impatiences tu réfréneras

Les clics concurrentiels ne se départageront pas, finalement, par le dixième de seconde d’avance que l’un aura par rapport à l’autre, mais par la pertinence des informations fournies : la vérité peut bien attendre un quart d’heure.

Tes contenus tu distingueras

Tout est sur le même plan, à l’écran ; on s’appliquera donc plus que jamais à distinguer information et communication ; fais et idées ; hypothèses et réalités ; vraisemblable et véridique ; gratuit et payant ; officiel et officieux.

De l’information tu apporteras

Le cyberjournaliste ne peut se contenter d’être un super-documentaliste réalisant des synthèses de synthèses réalisées par d’autres : même sans être grand reporter, on peut apporter de l’information, c’est à dire du neuf et de la valeur ajoutée.

Tes centres d’intérêt tu métisseras

Contre les tentations mercantiles et utilitaristes d’enfermer chaque internaute dans sa boîte virtuelle pré-établie, ou dans ses communautarismes autistes, l’éthique commande de provoquer de vrais échanges, de nourrir la citoyenneté, les transversalités et les diversités.

Tes techniques tu maîtriseras

L’écriture pour Internet, la capacité de maîtriser texte, images et sons, de le mêler, de hiérarchiser des informations, de faire vivre un site, requièrent des capacités spécifiques : compétence et travail restent des vertus cardinales.

Tes tuyaux tu relativiseras

Tout n’est pas sur la toile, et chacun n’y est pas relié : un humain sur deux n’a pas même jamais composé un numéro de téléphone... Il y a un monde réel, dont Internet n’est qu’une des composantes, pas le centre, ni même une représentation fidèle.

et pour faire bonne mesure, le onzième commandement à la dizaine :

Les bonnes questions tu te poseras

L’hygiène éthique des NTIC impose de ne pas être seulement un “professionnel de la profession”, mais de se poser des questions, de cultiver la vigilance, la lucidité et le discernement pour évaluer à tout moment les valeurs en cause, et les réponses qu’on apporte consciemment aux multiples interrogations sur les usages de ce nouvel outil.

Source :Journet.UNESCO.2004


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