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L’évolution de la technologie de l’éducation dans notre société

John Daniel

vendredi 10 mars 2006, par anass


Introduction

C’est un grand plaisir d’être avec vous aujourd’hui. Le temps passe vite. Trente et un ans se sont écoulés depuis mon arrivée à la toute nouvelle Télé-université en 1973. Si mes souvenirs sont bons j’étais la troisième personne que l’on a embauchée. D’ailleurs, on m’a dit que la vice-rectrice qui représentait l’UQAM sur le conseil d’administration de la Télé-université s’est opposée à ma nomination. L’UQAM ne voyait pas d’un bon œil la création de cette nouvelle entité du réseau de l’UQ et ne voulait pas que la Télé-université embauche des gens valables.

Heureusement la Télé-université a surmonté cette opposition pour embaucher beaucoup de gens valables qui, depuis trente ans, font des réalisations importantes pour le Québec. Pour ma part je vous ai quitté en 1977 pour aller à l’Université d’Athabasca. Ensuite ma vie de nomade et de voyageur m’a emmené de nouveau à Montréal, à Concordia ; puis à Sudbury, à l’Université Laurentienne ; puis à Kingston, au Collège de la Défense Nationale ; puis au Royaume-Uni, à l’Open University ; puis à Paris, à l’UNESCO. A la fin du mois je vais déménager encore une fois, pour aller au Commonwealth of Learning à Vancouver. Même si j’ai beaucoup aimé mon séjour en Europe, à Milton Keynes et à Paris, j’aurai du plaisir à regagner le Canada.

La formation à distance, et plus généralement la technologie éducative, est le fil qui relie tous ces déplacements. Vous m’avez demandé de vous parler de L’évolution de la technologie de l’éducation dans notre société. Il est évident que l’utilisation de la technologie en éducation a beaucoup évolué depuis trente ans. Je vous cite un exemple tiré de mon expérience personnelle. En 1971, alors que j’étais professeur à Polytechnique, je me suis inscrit au programme de Maîtrise en technologie éducative à Sir George Williams University - aujourd’hui Concordia. Ces études m’ont fait découvrir la formation à distance et m’ont poussé à me joindre à la Télé-université. Mais l’intensité de ma nouvelle carrière, et ensuite le déménagement en Alberta, m’ont empêché de compléter le programme à Sir George.

C’est n’est qu’en 1995, grâce à la compréhension des autorités de l’Université Concordia, qui ont fait une exception à leurs règlements, que je me suis ré-inscrit au programme pour faire la thèse. Or, et c’est là mon exemple de l’évolution de la formation à distance, ma thèse portait sur les méga-universités, mot que j’ai inventé pour désigner les universités à distance qui comptent plus de 100,000 étudiants. Lorsque j’ai commencé mes études à Sir George il n’y avait pas de méga-universités mais lorsque j’ai reçu mon diplôme de Concordia, 25 ans plus tard en 1996, il y en avait onze. Aujourd’hui elles sont encore plus nombreuses et, ensemble, comptent plusieurs millions d’inscrits.

Que pensez-vous de la globalisation ?

Mais pour aborder le thème de manière plus structurée, je vous pose une question. Que pensez-vous de la globalisation ? La globalisation unit le monde, comme son nom l’implique. Mais en même temps elle divise le monde. Ceux qui n’approuvent pas la globalisation mettent l’accent sur les différences de richesses qui l’accompagnent. Même ceux qui trouvent que la globalisation est une force positive s’inquiètent des diverses fractures qu’elle accentue. Les changements technologiques constituent la force motrice de la globalisation et l’écart que nous appelons la fracture numérique nous préoccupe.

Je souligne, tout d’abord, que tous les citoyens du monde, d’un coté comme de l’autre de la fracture numérique, doivent faire face au changement technologique. Presque partout dans le monde l’évolution technologique constitue la force principale de changement des sociétés humaines. Dans les pays industrialisés il peut s’agir de l’échange d’un téléphone fixe pour un téléphone portable. Dans les pays en voie de développement c’est peut-être l’évolution de la charrue aux bœufs au tracteur motorisé. Mais, dans les deux cas, la technologie opèrent des changements dans la société, notamment en détruisant de vieux emplois tout en créant de nouveaux emplois en même temps.

Les changements technologiques influent sur presque tous les aspects de la vie sauf, aux dires de nombreux observateurs, le monde de l’éducation. Pourquoi en est-il ainsi ? Est-ce inhérent à la nature la technologie d’être inadaptée à l’éducation ? Est-ce parce que les professeurs n’aiment pas utiliser la technologie ? Est-ce parce que personne n’a encore trouvé la façon d’utiliser la technologie efficacement ? Comment répondez-vous à cette question ? Aujourd’hui je veux nourrir votre réflexion sur l’utilisation de la technologie en éducation en examinant quelques questions simples. Pourquoi devons-nous vouloir nous servir de la technologie en éducation ? Comment doit-on appliquer la technologie à l’éducation ? Quels sont les principes de base auxquels nous devons faire appel ? Qui peut bénéficier de la technologie éducative ? Où devons-nous l’appliquer ? Quelles sont les meilleures technologies à utiliser ?

Pourquoi utiliser la technologie ?

Je commence par la première question. Pourquoi nous servir de la technologie en éducation ? Avant d’accepter que la technologie fournisse une réponse il faut identifier la question à laquelle elle répond. Comme l’on dit parfois : la technologie est la réponse - mais quelle est la question ?

Dans d’autres domaines de la vie, comme l’agriculture ou la construction, les gens de métier ont des ambitions simples pour la technologie. Par exemple, ils veulent produire davantage d’alimentation avec moins d’effort. Ils veulent faire des travaux plus vite ou produire des bâtiments plus complexes. Quelles sont les ambitions comparables dans le domaine de l’éducation ?

Aujourd’hui les gens et leurs gouvernements ont diverses ambitions pour l’éducation. Elles se résument à trois thèmes fondamentaux. Le premier, c’est l’accès - qu’il faut augmenter. Le deuxième, c’est la qualité, qu’il faut améliorer. Le troisième, c’est le coût, qu’il convient de baisser. Quelques mots sur chaque thème.

Le problème principal qui guette l’éducation de nos jours - et c’est la préoccupation principale de l’UNESCO dans les pays pauvres - c’est qu’il y a des millions d’êtres humains qui n’ont pas accès à l’éducation. Il y’en a encore plus qui ne reçoivent pas autant d’éducation qu’ils pourraient mettre à profit.

Ma tâche principale, comme chef du secteur éducation à l’UNESCO, est la campagne mondiale en faveur de l’éducation pour tous, qui a été relancé à Dakar, au Sénégal, en l’an 2000.

Plus de cent millions d’enfants ne vont jamais à l’école. Un nombre encore plus considérable ne reste pas assez longtemps à l’école pour acquérir des connaissances et des habiletés utiles. Un milliard d’adultes sont analphabètes. A travers le monde il faut élargir l’accès à l’éducation. Ma question est simple. La technologie peut-elle contribuer à l’élargissement de l’accès ? Le deuxième thème, qui inquiète beaucoup de parents dont les enfants vont à l’école, est la qualité de l’éducation. Les pays qui ont beaucoup investi pour augmenter le nombre d’enfants sur les bancs de l’école se posent des questions sur la qualité de l’apprentissage. Très souvent les parents font des sacrifices financiers pour envoyer leurs enfants à l’école. Ils veulent l’assurance que cet investissement est rentable.

Qu’entendons-nous par la qualité ? Selon la définition courante la qualité veut dire l’atteinte des objectifs au coût minimal pour la société. Mais cette définition, à son tour, pose la question des objectifs. Quels sont nos objectifs ?

Je crois qu’en tant qu’éducateurs nous devons épouser deux objectifs, la création de capital humain et la création de capital social. Le capital humain veut dire les connaissances et les habiletés individuelles qui rendent une personne plus autonome, plus flexible et plus productive. C’est le capital personnel que nous - vous et moi - investissons afin de remplir nos destinées. C’est la formation d’êtres humains compétents. Mais le capital humain ne suffit pas à lui seul. Nous ne vivons pas seuls. Nous avons besoin aussi de capital social, ce qui veut dire la confiance en autrui, les réseaux de contacts, les regroupements de gens autour d’un but commun. C’est le capital social qui crée les communautés. C’est l’éducation de citoyens responsables. Le troisième coté de mon triangle est le coût. Si le coût de l’éducation est élevé l’accès y est forcément limité. Si la qualité est la réalisation des objectifs au coût minimal pour la société, il s’ensuit que des coûts élevés nuisent à la qualité aussi.

Lorsque nous exprimons le défi fondamental de l’éducation en termes de ce triangle de forces nous arrivons à une conclusion gênante. Les méthodes traditionnelles d’enseignement ne peuvent opérer les changements requis. Je m’explique.

Si vous augmentez le nombre d’élèves dans chaque classe vous élargissez l’accès mais les gens vous accuseront de baisser la qualité. Par contre les approches habituelles pour améliorer la qualité tendent à augmenter les coûts et à limiter l’accès. Durant toute l’histoire l’éducation a été fondée sur la liaison insidieuse entre la qualité et l’exclusivité. Vous pouvez offrir une éducation de qualité, mais à condition d’en exclure la majorité des gens.

Le défi est donc clair. Mais est-ce la technologie peut corriger cette situation malheureuse ? Est-ce vrai que la technologie peut élargir l’accès, améliorer la qualité et diminuer le coût tout en même temps ? L’évidence nous indique que la réponse à cette question est positive. Mais comment faire ?

Comment nous servir de la technologie ?

Tout d’abord, qu’est-ce que nous voulons dire par le mot technologie ? Ma définition préférée est simple. La technologie est l’application de connaissances scientifiques et d’autres connaissances organisées à l’accomplissement de tâches pratiques par des organisations comprenant des personnes et des machines.

Je souligne deux aspects de cette définition. Premièrement, nous ne nous sommes pas engagés dans la recherche illusoire de la méthodologie idéale pour l’apprentissage. Nous appliquons plutôt des connaissances scientifiques et d’autres connaissances organisées. Cela veut dire, par exemple, la connaissance tacite, le métier, l’expérience organisationnelle - et le gros bon sens.

Deuxièmement, nous vivons dans un monde de personnes et de machines. La bonne utilisation de la technologie fait appel toujours aux gens et à leur système social. Nous découvrons une façon simple et utile de penser à la combinaison des gens et de la technologie si nous constatons que nous apprenons de deux manières.

D’abord, il y a des activités que l’apprenant - l’étudiant - fait de façon indépendante. Je parle d’activités telles que la lecture d’un livre, le visionnement d’un programme de télévision, l’écoute d’un cours ou d’une cassette audio, écrire un devoir ou faire des calculs. Ces activités constituent la majorité des activités d’apprentissage, surtout en enseignement supérieur.

Ce sont aussi - et c’est la clé - les activités qui vous permettent d’utiliser la technologie pour élargir l’accès, améliorer la qualité, et couper les coûts. Cela vient du fait que les outils de base de l’apprentissage indépendant, tels l’imprimé, les documents audio-visuels, et les logiciels ont des coûts de reproduction en volume relativement bas une fois que vous avez fait l’investissement nécessaire pour produire la première copie.

Le volume vous aide à élargir l’accès et couper les coûts. Il vous permet aussi d’améliorer la qualité, car du moment que vous produisez les copies en volume vous pouvez vous permettre l’investissement nécessaire pour assurer l’excellence du produit.

Très bien. Mais l’évidence nous montre que la plupart des étudiants ne réussissent pas si nous nous fions exclusivement aux activités d’apprentissage indépendantes. Nous avons besoin aussi d’activités interactives. Je vous avertis que le mot ‘interaction’ est un mot ‘poisson’ que peut être très glissant. Dans notre contexte j’utilise ce mot pour les situations où l’activité de l’étudiant évoque une réponse d’un autre être humain - un professeur, un tuteur, un confrère ou une consœur de classe - et que cette réponse est directement pertinente à l’intervention de l’étudiant.

Vous avez l’exemple devant vous. En ce moment, en m’écoutant, vous apprenez indépendamment. Mais, dans quelques minutes, si vous me posez des questions, nous aurons un événement interactif, surtout vous me prenez à part pour me dire que mes propos ne tiennent pas debout. D’autres types d’activités interactives sont des séances en personne avec un professeur ou d’autres étudiants, la correction de vos devoirs, les questions posées au téléphone, une réponse à votre question par courrier électronique, et ainsi de suite.

Ce type d’activité est important pour assurer le succès de la plupart des étudiants dans leurs études. Toutefois, ces activités sont aussi plus coûteuses parce qu’elles ne se prêtent pas facilement aux économies d’échelle comme les activités indépendantes. Faire vingt copies supplémentaires d’un cédérom ne coûte presque rien, mais quand vous multiplier les activités interactives vous avez besoin de plus de professeurs. Mais même ici il est possible d’améliorer la qualité et réduire des coûts en comparaison avec l’enseignement traditionnel.

Les universités ouvertes fournissent de bons exemples du mariage de l’apprentissage indépendant et interactif. Elles fonctionnent à grande échelle et profitent de leur taille pour produire du matériel pédagogique de qualité à un prix relativement bas. Pour les activités interactives elles engagent un grand nombre de tuteurs qui assurent le contact direct avec les étudiants.

Ces tuteurs, qui travaillent le plus souvent à temps partiel, sont bien qualifiés dans la discipline du cours et reçoivent un entraînement spécial pour la fonction du tuteur dans un système d’apprentissage à base de technologie. En raison de leurs connaissances des disciplines et de leur entraînement ils offrent aux étudiants un support de haute qualité. Et puisqu’ils travaillent à temps partiel, ayant souvent des postes permanents dans des établissements d’enseignement traditionnel, leur contribution présente un bon rapport coût-efficacité.

L’on peut imaginer le résultat économique de ce mariage d’activités indépendantes et interactives si l’on regarde l’évolution du coût total avec le nombre d’étudiants pour chaque type d’activité. Vous pouvez combiner les deux types d’activités de différentes façons afin d’obtenir des courbes plus ou moins raides. En d’autres mots le coût marginal par étudiant peut être plus ou moins grand. Cette distinction entre les activités indépendantes et interactives est issue d’une analyse que Clément Marquis et moi avons faite ici à Télé-université aux années 1970.

Qui peut bénéficier de la technologie éducative ? Passons à la question suivante. Qui peut bénéficier de la technologie éducative ? Je réponds que c’est pour tout le monde. L’idée de marier les activités indépendantes et interactives nous mène tout naturellement à l’idée de mélanger la technologie et les enseignants de différentes façons afin de satisfaire à des besoins différents.

En termes des critères d’accès, de coût et de qualité que j’ai identifiés, la technologie a connu ses meilleurs succès, jusqu’à date, à l’enseignement supérieur. Ce succès reflète, en partie, le rôle plus important que joue les études indépendantes à l’université par rapport à l’école maternelle. Mais il est vrai aussi que les gens qui ont créé les premières universités ouvertes croyaient que s’ils pouvaient démontrer la crédibilité de la technologie dans les études universitaires l’on l’adopterait plus facilement à d’autres niveaux de l’éducation. L’inverse n’aurait pas été vrai.

Les universités ouvertes constituent, à mon avis, la plus grande réussite éducative de notre génération car elles ont réussi à changer la forme de mon triangle ! Les douze universités ouvertes les plus grandes comptent plus de trois millions d’inscrits, ce que constitue une augmentation massive de l’accès aux études universitaires. Dans le cas du Royaume Uni, les 200,000 étudiants de l’Open University d’aujourd’hui sont plus nombreux que les effectifs de toutes les universités britanniques ensemble il y a quarante ans lorsque l’on a annoncé la création de la Open University. Le Royaume Uni a fait faire une étude comparative des coûts des universités, qui a démontré que le coût total d’un diplôme de la Open University est entre 60 et 80% du coût dans les universités traditionnelles.

Mais sans doute c’est dans le domaine de la qualité que les universités ouvertes ont réservé la plus grande surprise pour le monde de l’éducation. Cette année la Open University du Royaume Uni figure à la 5eme place parmi les cent universités britanniques pour la qualité de ses programmes d’enseignement. C’est le jugement de l’agence nationale chargée de l’évaluation des universités. Donc la camisole de force du triangle éternel a été cassée.

Je ne passerai pas en revue, tour à tour, l’utilisation de la technologie à tous les niveaux de l’éducation. D’une certaine façon c’est facile pour les universités ouvertes de mettre à profit la technologie, car elles font l’enseignement à distance. Qu’elles le veuillent ou non, elles sont obligées de se servir de la technologie. En ce qui concerne les niveaux primaires et secondaires la plupart des gens croient que les enfants doivent apprendre dans un contexte social. En principe il est plus facile de créer le capital social dont je parlais tout à l’heure si l’école elle-même est un système social qui encourage le co-opération et la confiance mutuelle.

Je dis bien ‘en principe’. Les enfants apprennent plus sur les façons de vivre ensemble en harmonie de l’ambiance, de l’organisation, et des rapports humains dans l’école qu’ils n’apprennent en classe à partir de leurs manuels. Certains parents n’envoient pas leurs enfants à l’école, et choisissent de leur enseigner eux-mêmes à la maison parce qu’ils trouvent que l’école ne crée pas de capital social positif.

Nous ne devons pas prétendre que la technologie peut tout faire. L’utilisation de la technologie en milieu scolaire n’est qu’à ses débuts et nous avons toujours beaucoup à apprendre.

Où pouvons-nous utiliser la technologie en éducation ? Où devons-nous utiliser la technologie en éducation ? Il était une fois que l’application principale de la technologie en éducation était la formation à distance. Mais cela ne voulait pas dire qu’il s’agissait d’un phénomène rural. La distance géographique n’est pas la seule distance qui peut faire problème en éducation. Le temps est parfois un facteur, car les gens, surtout ceux et celles qui travaillent ou qui ont des responsabilités familiales, ne sont pas toujours disponibles aux heures des cours donnés en salles de classe. Il peut y avoir aussi la notion de séparation sociale. Je veux dire des gens qui ne cherchent pas à apprendre car ils ne se sentent pas à l’aise dans une institution éducative. Enfin des handicaps peuvent empêcher l’apprentissage soit parce que les gens ne peuvent se rendre à l’institution, soit qu’ils n’entendent pas le professeur, soit qu’ils ne voient pas le tableau noir.

Aujourd’hui la technologie est pour tout le monde, partout. L’éducation contemporaine n’est pas un choix entre l’enseignement traditionnel ou l’enseignement à base de technologie. L’éducation efficace est un mariage d’êtres humains et de technologie. Mais il faut interpréter la technologie au sens large. Je suis sur que vous comprendrez les sentiments dans cette citation du professeur Edith Mhehe de la Tanzanie, qui a fait des recherches sur les femmes qui étudiaient à l’Université Ouverte de son pays : ‘ Lorsque je me suis informée de l’emploi possible des technologies alternatives d’apprentissage, une femme a suggéré que son besoin le plus pressant ne soit pas d’avoir accès aux technologies d’apprentissage, mais plutôt d’avoir accès à une autre forme de technologie comme celle de la lessiveuse, la cuisine électrique et l’aspirateur afin de réduire le temps passé aux travaux domestiques et accroître le temps qu’elle puisse consacrer à ses études.’ Cette citation nous ramène à ma définition de la technologie comme l’application de connaissances scientifiques et d’autres connaissances organisées à l’accomplissement de tâches pratiques par des organisations comprenant des personnes et des machines. Un principe clé, dans l’application de la technologie en éducation, est de commencer avec les besoins des étudiants plutôt qu’avec les besoins des professeurs.

Quelles technologies ? J’arrive à ma dernière question. Quelles sont les technologies à utiliser ? J’espère que les divers principes que je viens d‘énoncer vous permettrez de prendre ces décisions. Permettez-moi d’en résumer quelques-uns.

Tout d’abord, commencez avec la situation de l’apprenant. Notre but est de créer un environnement efficace et stimulant pour l’étudiant là où il ou elle se trouve. Cela veut dire, ensuite, que la disponibilité d’une technologie est un facteur déterminant. Par exemple, L’UNESCO travaille à la reconstruction du système éducatif en Afghanistan. Or, il ne sert à rien de proposer l’utilisation de l’Internet dans un pays où il n’y a qu’une infime minorité qui a accès à l’électricité ou au téléphone. Toutefois, les gens aiment écouter la radio, qui est utilisé intensément.

La disponibilité est liée au troisième principe, à savoir le coût. La meilleure façon d’atteindre l’apprenant est d’utiliser une technologie que l’apprenant possède déjà. Cette technologie sera plus ou moins sophistiquée selon le pays, mais souvenez-vous que la sophistication n’a pas tellement de corrélation avec l’efficacité pédagogique. Ce qui compte, c’est la façon dont vous vous servez de la technologie.

Cela veut dire que les meilleures technologies sont celles qui sont faciles à utiliser et qui ne dépendent pas de la disponibilité de programmeurs ou de réalisateurs avec des habiletés avancées. Par exemple, l’une des raisons que les professeurs et les étudiants aiment les cassettes audio, est qu’elles sont faciles à produire et facile à utiliser.

Quelques mises en garde

Pour conclure, regardons ensemble quelques applications de la technologie pour en tirer des leçons.

Tout d’abord, je vous exhorte à être sceptiques au sujet des assertions sur la valeur de la technologie que présentent soit des personnes que veulent nous la vendre, soit leurs représentants dans le domaine politique. L’ensemble des marchands de la technologie de l’information a accompli un travail remarquable en convainquant les chefs politiques que la technologie est la réponse à tous les problèmes éducationnels. Parfois notre devoir nous oblige à être impopulaires lorsque nous devons adopter une attitude réaliste devant les hommes politiques.

Il existe aussi une manifestation encore plus insidieuse de ce biais tendancieux et contre lequel il faut être vigilant. Il s’agit de la suppression des rapports de recherche ou des études d’évaluation, si ces documents compromettent la thèse que la technologie améliore tout. Les marchands ont généreusement financé la recherche et l’évaluation liées à l’application de la technologie de l’information dans l’enseignement et l’apprentissage dans les écoles. Ils ont eu tendance à empêcher ou à retarder la publication de résultats qui suggèrent que la technologie n’ait fait aucune différence ou qu’elle aurait aggravé certaines situations. Nous devons tenir compte de ce fait lorsque nous lisons leur littérature.

Ensuite, je vous encourage à faire preuve de largeur d’esprit face à la technologie utilisée dans l’enseignement et l’apprentissage. J’ai déjà fourni un exemple de ce que j’entends par cela lorsque j’ai cité la recherche de Edith Mhehe sur les étudiantes à l’Université Ouverte de la Tanzanie. Pour ces femmes les technologies domestiques faciliteraient leurs études plus que les technologies d’apprentissage.

Un autre exemple de l’Amérique latine démontre l’importance d’une vision bienveillante. La question était de savoir comment les enfants pouvaient se rendre à l’école dans une région rurale et montagneuse lorsqu’ils vivaient à de grandes distances et que vous ne vouliez pas les voir arrivés à l’école épuisés. La réponse à cette question consistait à leur fournir quelques ânes.

Mais malheureusement il est très difficile d’acheter des ânes à cause des directives des Nations-Unies qui régissent l’approvisionnement. Ces règlements exigent des spécifications de performance, des soumissions et autres choses semblables. En fin de compte, quelqu’un a eu une idée brillante. La solution s’est trouvée dans le recrutement d’ânes comme consultants, ce qui était tout à fait conforme aux règlements de l’ONU. De fait, les ânes avaient un grand avantage sur les consultants humains car ils n’écrivaient pas de rapport.

Enfin, nous devons chercher le bon équilibre entre l’enseignement et l’apprentissage. Ce sont, bien sur, les côtés opposés d’une même pièce de monnaie. Toutefois, il y a une différence lorsque vous commencez soit d’un côté, soit de l’autre, lorsque vous vous servez de la technologie en éducation. Jusqu’à récemment, il y avait deux traditions distinctes dans l’application de la technologie aux études supérieures.

Il y avait la tradition américaine qui commençait par l’enseignement et qui tentait de se servir de technologie pour étendre la portée et l’effet de l’enseignant. L’idée est d’établir un réseau de salles de classe et de se servir de la technologie, habituellement la vidéo par satellite ou ligne terrestre, afin de transmettre la leçon de l’enseignant en direct aux étudiants dans des sites éloignés. Le système est interactif, ce qui veut dire que les étudiants peuvent poser des questions.

Il y a environ cinq ans, cette approche était celle de la majorité des Américains lorsqu’ils parlaient d’apprentissage à distance. Cette interprétation a créé de la confusion parce que le reste du monde, y compris le Canada, avait une tradition différente. Effectivement, partout ailleurs au monde on commençait par l’autre côté de la pièce de monnaie, soit par l’apprentissage. Ensuite on se servait de la technologie pour créer un environnement favorable à l’apprentissage à l’endroit et au moment où l’étudiant voulait se livrer à ses études. Cette approche comportait des avantages tant en efficacité qu’en économie. En efficacité, parce qu’en adaptant la technologie aux besoins de l’étudiant plutôt qu’à ceux de l’enseignant, on pouvait créer un puissant milieu d’apprentissage. En économie, parce que cette approche permettait de fonctionner à l’échelle voulue, ce que ne peut faire l’approche de la salle de classe éloignée.

L’une des grandes réussites de l’Internet est d’avoir éliminé cette dichotomie. La tradition américaine a perdu parce que l’Internet nous a donné un nouvel outil pour joindre les étudiants en tout temps et en tous lieux. Ceux d’entre vous qui travaillez dans ce domaine, vous vous souviendrez comment, il y a environ six ans, le mot ‘asynchrone’ qui n’était pas un terme courant dans le vocabulaire éducationnel, est devenu aussi américain que la tarte aux pommes.

Le Trou dans le Mur

Réfléchissons sur un autre exemple qui est pertinent à l’important défi lancé par l’UNESCO de rejoindre toutes les personnes encore à l’écart de la technologie. Il s’agit du Trou dans le Mur. Ce projet est initiative de Sugata Mitra de la National Institute for Information Technology de l’Inde. En effet, Mitra est un des cerveaux les plus vifs dans le monde du TI. Il avait observé son fils de cinq ans qui jouait avec un ordinateur et a conclu que les enfants pouvaient apprendre à se servir des ordinateurs par eux-mêmes avec une aide minimale des adultes. Il a pu vérifier cette hypothèse en construisant un ordinateur personnel avec un écran tactile dans le mur d’une rue dans les taudis de Delhi où la plupart des enfants ne vont pas à l’école. On nommait cet ordinateur le trou dans le mur.

Pour citer Mitra : ‘Les enfants du huit à treize ans se sont précipités vers le trou dans le mur. Dans moins d’une heure, ils parcouraient le net. Dans une semaine, ils avaient maîtrisé la plupart des fonctions de base d’un ordinateur comme couper et coller, glisser et déplacer, copier, coller, renommer et sauvegarder des fichiers, et ainsi de suite. Dans un mois ils téléchargeaient des jeux et les jouaient à l’Internet. Les chercheurs les regardaient avec incrédulité. Les médias explosaient d’histoires.’ Et le président de la Banque mondiale est venu leur rendre visite.

Il en a résulté un accroissement de l’expérience. Trente ordinateurs ont été installés par le gouvernement de l’Inde dans les quartiers tentaculaires de Madangir dans le sud de Delhi. Et pour citer Mitra encore une fois : ‘Des milliers d’enfants affluent autour d’eux toute la journée. Leur compréhension est instinctive et incroyablement exacte. Ils veulent un clavier mais nous ne savons pas en construire un qui pourrait résister aux intempéries.’ D’autres ordinateurs ont été installés dans une section pauvre d’Uttar Pradesh où les filles consacrent plus de temps à jouer avec ces appareils que les garçons. De ces expériences, Mitra tire deux conclusions.

La première démontre que ce qu’il appelle ‘l’éducation à peine invasive’ existe en réalité. Selon le directeur d’une école près des trous dans le mur en Uttar Pradesh, les enfants semblent pouvoir tout apprendre par eux-mêmes. La deuxième conclusion de Mitra établit le fait que puisque les enseignants ne soient pas nécessaires à l’acquisition des compétences en TI chez les enfants, il serait peut-être possible d’accroître proportionnellement le chiffre d’un demi-million d’étudiants formés par son Institut tous les ans, a des centaines de millions de personnes qui pourraient être formées afin d’éliminer le fossé numérique. La question à laquelle je vous demande de réfléchir est celle de savoir ce que les expériences de Sugata Mitra révèlent au sujet de l’emploi de la TIC pour enseigner à ces enfants des sujets autres que les compétences en TI.

Leçons à tirer de l’Université Ouverte

Je termine avec quelques commentaires sur l’utilisation de la technologie en enseignement supérieur. La Open University du Royaume Uni fournit des réponses intéressantes aux questions concernant les préférences des étudiants pour l’utilisation de la technologie.

Avec plus de 150,000 étudiants branchés à partir de leur domicile, l’Université ouverte est une grande université en ligne. Elle a commencé à offrir des cours avec des composantes en ligne vers la fin des années 1980, donc la nouveauté est maintenant passée. Les étudiants de l’Université ouverte ont à leur disposition un vaste choix d’options en ligne. Et de quelles se servent-ils ?

En premier lieu, ils aiment se servir du Web pour les opérations administratives et pour obtenir des renseignements. Chaque semaine, 50 000 étudiants ont recours à une option qui leur permet de contrôler leur dossier universitaire et voir la note reçue pour leur dernier travail.

Pourtant, moins que la moitié des étudiants utilisent les options qui leur permettent de s’inscrire en ligne pour leur prochain cours. Les autres étudiants semblent avoir besoin d’une personne pour les assurer que leur choix de cours répond aux exigences de leur programme. Ils aiment parler à un conseiller.

La technologie en ligne connaît aussi beaucoup de succès quand elle peut offrir de nouveaux avantages, par exemple, la communication entre étudiants. Chaque jour, plus de 250 000 messages par courriel et conférences par ordinateur se promènent dans le système de l’Université ouverte. La plupart n’ont probablement pas d’importance durable pour l’enseignement, mais ils favorisent considérablement le sentiment d’appartenance à la communauté universitaire.

Un deuxième nouvel avantage du Web est la possibilité de consulter des bibliothèques et des musées en ligne. L’université choisit et met à jour une collection de documents en ligne pour chaque cours offert et les étudiants préfèrent aller droit aux documents pertinents plutôt que de naviguer au petit bonheur avec des moteurs de recherche. Leur consultation d’articles dans des revues électroniques a grimpé de 37 000 en 2000 jusqu’à 273 000 en 2002.

Points forts de l’apprentissage en ligne Bien entendu, les technologies en ligne ont des aspects utiles pour l’apprentissage. Elles possèdent deux avantages clés. D’abord elles appuient les expériences d’apprentissage actif.

Ensuite, elles permettent l’accès à une vaste gamme de méthodes et d’occasions d’apprentissage. Le défi, naturellement, se trouve dans le fait que la création de bonnes expériences d’apprentissage coûte cher parce qu’elle exige beaucoup de travail de la part des enseignants.

Nous devons investir d’avantage dans l’étude de la productivité qui résulte de l’enseignement et de l’apprentissage en ligne. Le but est d’investir le temps des enseignants dans la création d’activités d’apprentissage qui, à vrai dire, augmentent le caractère productif de l’apprentissage chez les étudiants. C’est là un autre domaine où nous devons nous efforcer d’atteindre un bel équilibre entre l’effort investi par les enseignants et les avantages qui en découlent pour les étudiants.

Conclusion

Et voilà. La technologie évolue et la société évolue ? J’ai suggéré que le défi principal auquel l’éducation fait face au 21ième siècle est d’étendre l’accès, d’améliorer la qualité et de couper les coûts - le tout en même temps.

J’ai indiqué aussi que la technologie peut fournir des réponses. Mais je vous ai demandé de ne pas être dupes du biais que charrient parfois les promoteurs de la technologie. Je vous encourage plutôt à développer une vision bienveillante de l’utilisation de la technologie et à chercher l’équilibre dans ses applications.

Bibliographie

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Mhehe, Edith (2001) Confronting barriers to distance study in Tanzania, in E.J.Burge and M.Haughey (Eds.) Using Learning Technologies - International Perspectives on Practice, RoutledgeFalmer, pp. 102-111

Source : UNESCO.Le 04 Mai 2004 Auteur :John Daniel


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