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Intelligence économique : Pour ne pas reproduire les mécomptes français

Cyril Pereira

mardi 8 août 2006, par anass


En février 2006, Spin Partners remettait au gouvernement marocain le plan de déploiement du Centre de veille stratégique pour la construction duquel il avait été missionné. A travers une grille de services en quatre pôles d’activités, ce plan prévoyait, d’une part, de fournir les informations et analyses utiles aux entreprises marocaines pour conquérir de nouveaux marchés et, d’autre part, d’essaimer les méthodes d’intelligence économique (IE) au sein des entreprises qui souhaiteraient créer leur propre dispositif.

Cette seconde activité, si elle n’avait pas été expressément prévue par les donneurs d’ordres, se justifiait au regard de l’expérience française où l’IE a mis plus de 15 ans avant d’aboutir à une mise en pratique opérationnelle. Les craintes qui avaient été exprimées de voir cette situation se dérouler au Maroc semblent en voie de se vérifier. Pour en comprendre la raison, il convient de définir avec précision les moyens et objectifs réels d’une telle démarche, pour les confronter aux premières initiatives privées qui se déroulent actuellement au Maroc. Séduisantes et vendeuses, ces promesses imposeront à l’entreprise force et volonté pour parvenir à des résultats significatifs. Pourquoi ? Parce ce que l’IE est une activité qui implique trois catégories d’acteurs dont la mise en synergie n’est pas une chose aisée. En premier lieu, des décideurs, qui seront les bénéficiaires de la démarche. Des opérationnels, ensuite, qui, par leurs contacts fréquents avec les différentes parties prenantes, disposent d’informations à forte valeur ajoutée qu’ils sont généralement réticents à partager. Enfin, des professionnels de l’information chargés d’animer le dispositif, malgré l’indisponibilité des premiers dont ils doivent définir les besoins, et la méfiance des seconds dont ils doivent s’assurer de la collaboration. La mise en place d’un dispositif d’IE est donc un travail de longue haleine dont la problématique est essentiellement humaine (rétention) et organisationnelle (cloisonnement). Pourtant, un certain nombre d’entreprises marocaines se sont récemment engagées dans la voie de l’IE par l’acquisition - à grand frais - d’outils dits de « veille », prenant, par là même, le sujet à l’envers ! Comment dès lors justifier une telle approche de la part de grands patrons marocains que l’on n’imaginerait pas achetant les matériaux de construction de leur habitation avant d’en avoir défini les plans ? Les mêmes causes produisant les mêmes effets, on peut donc légitimement s’attendre à ce que, comme en France, les créations de cellule d’IE se multiplient dans les prochains mois. Suivra la diffusion des premiers bulletins de veille, qui ne seront, ni plus ni moins, qu’une compilation d’articles et d’informations généralistes en rapport avec l’activité de l’entreprise. Passée la période d’engouement, les destinataires, déjà noyés sous l’information, se détourneront de ces publications, alors que leurs auteurs développeront une frustration de ne pas être mieux utilisés. Enfin, entre les salariés en partance qui ne seront pas remplacés et les budgets non reconduits, la cellule d’IE sera amenée à disparaître.

Dans quelques années, le Maroc connaîtra une libéralisation complète de son économie. Il ne peut donc se permettre de perdre 15 ans avant d’acquérir des compétences que la concurrence internationale maîtrise de longue date. Pour affronter ce contexte de compétition exacerbée, le Royaume s’est doté d’une stratégie économique suite au rapport Emergence. Les bases sont désormais posées, mais la mise en application demeure la phase la plus ardue. C’est précisément pour toutes les décisions stratégiques, que les décideurs politiques et les chefs d’entreprises devront prendre, que l’IE est un outil indispensable. L’envie et les compétences ne manquent pas au Maroc. Il appartient donc au gouvernement d’assurer une montée en charge rapide de son Centre de veille stratégique, et aux entreprises de ne pas s’en limiter à concevoir l’IE comme un argument marketing ou une activité informatisable, s’ils souhaitent que le Maroc ne rate pas la marche de l’intelligence économique.


>Qu’est-ce que c’est ?

EN 1994, le rapport français Martre définit l’intelligence économique, IE, comme « l’ensemble des actions coordonnées de collecte, de traitement, en vue de son exploitation, de l’information utile aux décideurs économiques ». Dans la pratique, l’IE correspond aujourd’hui à un ensemble d’activités que l’on peut regrouper en trois catégories distinctes, dont la valeur ajoutée s’accroît à chaque niveau.

1- Tout d’abord, elle permet d’informer l’entreprise sur les évolutions de son environnement par une surveillance continue des acteurs qui le composent (concurrents, décideurs publics, clients, ONG, organisations internationales,...). Cette première activité, dont la valeur ajoutée est la plus faible, se traduit par la production de revues de presse, bulletins de veille et autres lettres d’information.

2- Ensuite, l’IE accompagne la prise de décisions des dirigeants sur des projets de développement et des enjeux stratégiques. Dans ce cadre, des tableaux de bord, des études prospectives ou encore des cartographies d’acteurs, sont réalisés.

3- Enfin, dans sa plus forte couche de valeur ajoutée, l’IE permet de produire et de diffuser des connaissances par l’intermédiaire de publications, d’événements ou de sites web, visant à influencer les parties prenantes de l’entreprise.

· Une forme d’arnaque

En focalisant l’attention sur l’aspect quantitatif des flux d’information et sur leurs prétendues capacités à détecter les risques et les opportunités, les solutions informatiques entretiennent une illusion technologique à laquelle les décideurs se montrent sensibles. Parce que ces outils confèrent un caractère tangible à une activité exclusivement immatérielle, ils rassurent les décideurs face à un métier qu’ils ne maîtrisent pas encore. L’utilité de doter une cellule d’IE d’un système d’information -offrant des fonctions de surveillance, de gestion du temps, d’indexation, de travail collaboratif ou encore de sécurisation des données- est un avantage indéniable qu’il ne s’agit pas de remettre en cause. Il y a cependant à craindre que l’emballage marketing, qui accompagne l’arrivée de certains outils sur le marché marocain, ne tente d’en grossir l’efficacité, justifiant, par la même occasion, le paiement d’abonnements annuels de plusieurs dizaines, voire centaines de milliers d’euros pour surveiller des sources d’information... gratuites !

Source :L’économiste.Le 07 Avril 2006. Auteur : Cyril Pereira, cadre chez Spin Partners.


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