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La loi d’airain du numérique

Par Daniel Kaplan

lundi 20 décembre 2004, par Collecte CND R.L

Le projet européen Whyless.com s’est conclu il y a quelques mois mais les publications européennes viennent à peine d’en rendre compte.

Son objet paraît de prime abord plutôt technique : il s’agissait d’explorer la manière dont un nouveau protocole de communication sans fil, UWB (UltraWideBand) pourrait permettre d’imaginer la construction “de proche en proche", par la fédération d’initiatives décentralisées, de grands réseaux mobiles offrant des performances supérieures à celles des réseaux 3G, avec une couverture géographique équivalente et des coûts significativement inférieurs.


La perspective est intéressante en elle-même. Mais l’intention des promoteurs du projet est de s’appuyer sur ces percées techniques pour repenser la logique même - et l’économie - des réseaux mobiles.

“Les opérateurs mobiles ressemblent beaucoup aux anciens monopoles du téléphone”, explique Heinz Lüdiger, responsable du projet et associé du cabinet d’ingénierie allemand IMST.

“Ils veulent tous posséder la société de l’information (...) La stratégie que nous proposons consiste à séparer l’infrastructure de l’information qui circule dessus, afin de permettre aux fournisseurs de services d’accéder aux infrastructures existantes, à la demande et de manière non-discriminatoire. Les infrastructures de réseau, et à terme le spectre radio-électrique, pourraient devenir des “matières premières” (commodities) qui s’échangeraient en permanence sur des marchés (...)

De cette manière, des segments entiers de la chaîne de valeur pourraient être exploités par plusieurs acteurs nouveaux, même de petite taille, ce qui stimulerait la concurrence entre services et entre réseaux (virtuels).” Mais encore ? Qu’est-ce qui transforme cette information en édito d’Internet Actu ?

Les communications mobiles apparaîssent aujourd’hui comme un paradis de marketeur : des coûts d’entrée très élevés, des chaînes de valeur - des infrastructure aux services aux terminaux - très intégrées ou au moins organisées, une relation client dans laquelle tout se paie, et cher (à l’exception du mobile, mais le consommateur accepte une contrepartie en terme de durée d’engagement) et au final, des bénéfices enviables.

On comprend que les acteurs du secteur s’emploient à pérenniser la situation et désignent volontiers comme un “écosystème” les relations entre différents participants de la chaîne de valeur, ce qui laisse entendre qu’il s’agirait d’un système relativement équilibré et stable.

Se peut-il donc que les communications mobiles échappent durablement à la loi d’airain de l’écrasement des coûts et des marges, qui est à l’oeuvre dans les moindres recoins du monde numérique ? Plusieurs signes nous conduisent à en douter.

En vrac : la place des techniques de transmission “alternatives” (Wi-Fi, WiMAX, UWB, etc.) croît régulièrement ; IP se généralise ; la téléphonie IP gagne les mobiles ; la messagerie instantanée concurrence le téléphone et le courriel concurrence les SMS-MMS ; les technologies de diffusion (DVB en particulier) revendiquent à bon droit économique leur place dans la diffusion vidéo vers les mobiles ; les architectures sans-fil “de pair à pair” (réseaux dits ad hoc) mûrissent et les communications de mobile à mobile (Bluetooth, etc.) se développent ; l’ordinateur fixe demeure un échangeur très efficace pour “mobiliser” des contenus ou au contraire, les archiver à partir d’un baladeur ou autre photophone ; les opérateurs mobiles virtuels frappent à la porte...

Qu’on l’approuve ou la redoute, la vision très libérale des promoteurs de Whyless.com donne une forme de cohérence à cette accumulation de signes.

Elle exprime très simplement la manière dont fonctionne, dans les appartements voisins du monde numérique, notre “loi d’airain” : une nouvelle technologie transforme un système cher et complexe et un assemblage simple et banalisé ; du coup, les chaînes de valeur traditionnelles se désagrègent, les acteurs installés comme de nouveaux entrants s’efforçant alors de les recomposer de manières différentes, en procédant par essais-erreurs ; et le paysage qui en résulte est très différent, beaucoup plus concurrentiel, moins coûteux, moins profitable et pourtant (souvent) plus innovant.

Cette vision deviendra-t-elle réalité ? Que le chemin final soit, ou non, celui qu’imagine Heinz Lüdiger, on serait tenté de répondre : pour quelle raison en irait-il autrement ?


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