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Intelligence économique : de la théorie à la pratique

L’ANALYSE DE YVES DE KERDREL

lundi 10 janvier 2005, par Collecte CND R.L

L’intelligence économique, c’est un peu comme les sous-vêtements, pourrait-on dire en paraphrasant une célèbre boutade. Il vaut mieux en avoir, mais ne pas la montrer. Ce n’est pas toutefois l’option qu’a choisie l’actuel gouvernement. Il y a tout juste un mois il décrétait, toutes trompettes dehors, la mobilisation à la guerre économique, mettant les préfets à contribution, et édictant une liste classée « secret-défense » de 119 technologies considérées comme sensibles. Bref, entre l’activisme d’un Dominique de Villepin, la contribution de Bercy et les talents déployés par Alain Juillet, le tout nouveau responsable de l’intelligence économique auprès du gouvernement, on allait voir ce qu’on allait voir.

Et, de fait, il aura fallu moins d’un mois pour mesurer la fragilité de certaines entreprises disposant de technologies bien spécifiques. Pendant la trêve des confiseurs, le géant américain Electronic Arts a racheté 19,9 % d’Ubisoft, l’une des entreprises phares du secteur des jeux vidéo, pas seulement à l’échelon français mais aussi au niveau mondial.

Une entreprise qui par ailleurs est liée à Gameloft, l’un des leaders des jeux sur téléphones portables, un secteur qui intéresse d’autant plus les Américains qu’il est très porteur et qu’ils sont très en retard en la matière.

Pendant la même semaine, le fabricant français de baladeurs audio-vidéo Archos, qui défendait depuis des mois sa technologie et son indépendance en dépit d’une situation financière fragile, a fini par céder aux avances du géant américain Echostar.

Pour la bagatelle de 7 millions d’euros apportés sous forme d’obligations remboursables en actions, la société californienne met le pied dans la porte de cette entreprise qui ne fabrique peut-être pas du matériel pour la défense nationale, mais qui s’était fait remarquer par tous les amateurs de high-tech pour avoir mis au point un baladeur numérique bien plus puissant et sophistiqué que le fameux iPod d’Apple. Et comme on est rarement prophète en son pays, le succès d’Archos était plus manifeste de l’autre côté de l’Atlantique que dans l’Hexagone.

Bien sûr ces opérations peuvent paraître anecdotiques comparées au rachat de Gemplus par un fonds texan ou aux visées de financiers américains sur l’opérateur de satellites Eutelsat. -----

Mais c’est oublier que les petits ruisseaux font souvent les grandes rivières, que des Ubisoft ou Archos sont justement susceptibles de devenir d’ici trois, cinq ou dix ans des leaders mondiaux dans leurs domaines, et des vecteurs d’innovation technologique.

Et puis, pourquoi ce mouvement d’attraction auprès de quelques entreprises françaises de pointe devrait-il s’arrêter là, même avec un euro très cher ? Ne faut-il pas par exemple nourrir des craintes sur la société pétrolière Maurel & Prom qui, à force de découvertes chanceuses, est devenue la success-story de l’année boursière écoulée (+ 280 %), mais qui est depuis quelques jours seulement une société opéable.

Elle vient en effet de troquer ses habits de société en commandite pour ceux plus traditionnels de société anonyme, et les rumeurs de place assurent déjà qu’une major italienne la regarderait avec les yeux de Chimène, convoitant au passage ses réserves remarquablement bien situées dans le golfe de Guinée. Et personne ne peut dire ce qui se passera lorsque, lassé des attaques personnelles qu’il n’a pas cessé de recevoir et désireux de profiter du fruit de son travail, Jean-François Hénin sera effectivement tenté de céder à de telles sirènes étrangères.

Alors, bien sûr, ces trois sociétés ne se retrouvent pas dans la liste des secteurs jugés prioritaires par le président de la République lors de ses voeux aux forces vives de la nation. Peut-être n’appartiennent-elles pas non plus aux quinze secteurs d’activité pour lesquels le Parlement a récemment accru le contrôle des investissements étrangers ? Il n’empêche que si la France est réellement décidée à jouer son rôle en matière d’intelligence économique, elle a là trois cas d’école exemplaires à l’aune desquels sa crédibilité sera sérieusement examinée.

Mais pour le moment il faut bien reconnaître qu’il y a loin du calice aux lèvres et de la théorie à la pratique. Prenons l’exemple d’Ubisoft où les dirigeants se démènent comme des diables depuis quelques jours pour essayer de convaincre leurs principaux actionnaires, à commencer par la Caisse des Dépôts et Consignations, de ne surtout pas céder leurs titres à ce grand concurrent américain.

Eh bien, si paradoxal que cela puisse paraître, c’est d’abord à l’autorité américaine de la concurrence, la FTC, qu’Electronic Arts doit s’adresser pour accroître sa participation dans l’entreprise française. Et cela vaut peut-être mieux, puisqu’il y a quelques jours encore Bercy reconnaissait tout ignorer de ce dossier.

D’ailleurs, en matière de sociétés cotées, on voit mal quelle nouvelle ligne Maginot de type réglementaire pourrait être élaborée pour limiter les investissements étrangers considérés comme menaçants. S’agissant de champions sensibles comme Aventis, le gouvernement français a montré à quel point il savait mettre son mouchoir sur son libéralisme pour empêcher toute intervention extérieure. Et si la France dispose bien, comme on peut l’observer tous les jours, d’une des administrations les plus tatillonnes qui soient, il y aura toujours un moyen pour empêcher des transferts de technologie sensibles et des prises de contrôle non désirées.

C’est pourquoi la véritable intelligence économique, celle qui se fait sans tambour ni trompette, consiste à repérer les entreprises sensibles, à les identifier, à connaître leurs forces et surtout leurs faiblesses, leurs performances financières, la répartition de leur capital et leurs besoins de financement.

Cela consiste aussi à faciliter la transmission familiale de ces entreprises en allégeant les pressions fiscales, et en faisant en sorte que les propriétaires de certaines de ces PME sensibles ne rendent leur tablier, au profit de fonds d’investissement étrangers, pour de simples motifs patrimoniaux.

Enfin, il faut qu’il y ait au niveau national une institution pour les dorloter. Pourquoi pas cette agence de l’innovation industrielle que le chef de l’Etat a évoquée avant-hier. De préférence à la Caisse des Dépôts, qui aura toujours à régler son éternelle ambiguïté entre la défense de l’intérêt national et la juste valorisation des fonds qui lui sont confiés.

C’est à cette condition que l’on évitera la prochaine fois aux frères Guillemot de se laisser diluer dans leur entreprise par besoin de financement, au risque d’ouvrir leur capital à tous les vents extérieurs.

C’est à cette condition aussi que l’on aurait pu trouver les 7 millions d’euros qui manquaient à Archos pour poursuivre son développement. C’est peut-être de cette manière que l’on permettra à une entreprise comme Maurel & Prom de rester dans les mains de capitaux français. L’intelligence économique ne se montre pas. Elle se démontre. Et le moment est peut-être venu pour cela.


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