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Alain Juillet (SGDN) "Les secrets d’entreprise sont de plus en plus rares"

Corentine Gasquet et Agnès le Gonidec

mardi 28 février 2006, par anass


Interview

Nommé fin 2003 par Jean-Pierre Raffarin, Monsieur "intelligence économique" doit aider la France à rattraper son retard en matière de guerre économique, sans jouer les James Bond. (septembre 2004 )

Dans l’aile droite des Invalides, à Paris, le bruit des travaux laisse peu d’espoir de conversation. Alain Juillet ferme la fenêtre. Mais il fait chaud, même en chemisette. Il ouvre grand la porte qui donne sur le couloir. Comprenez : l’intelligence économique se pratique la porte ouverte. C’est du moins le message qu’il veut faire passer. Pourtant, monsieur "intelligence économique" n’a certainement pas été choisi au hasard. Il a mené deux carrières, l’une dans le privé, l’autre dans le secret. Il a même dirigé le renseignement à la DGSE. En décembre 2003, le président de la République l’a nommé haut responsable chargé de l’intelligence économique au Secrétariat général de la défense nationale (SGDN). Rencontre.

Quelle est la définition du concept d’intelligence économique ?

Alain Juillet. Il s’agit de la maîtrise et de la protection de l’information stratégique utile pour tous les acteurs économiques.

De quand cette notion date-t-elle ?

L’intelligence économique se pratiquait déjà au Moyen-Age. Mais ce sont les Anglais qui les premiers l’ont développée, il y a cinq cents ans. Les Japonais l’ont systématisée dans les années 50 et les Américains l’ont conceptualisée en 1986. En France, le rapport Martre, point de départ du mouvement, date de 1994. Un comité pour l’intelligence économique a ensuite travaillé avec Bernard Esambert en 1996. Puis, en 2003, Bernard Carayon a remis un rapport sur le sujet au Premier ministre.

Où la France se situe-t-elle par rapport aux autres pays en matière d’intelligence économique ?

Un certain nombre d’entreprises, d’administrations et de ministères se sont penchés sur le thème de l’intelligence économique ces dernières années. Des chercheurs d’universités ou de grandes écoles ont également avancé sur ce sujet. Mais nous avons tout de même dix ans de retard par rapport aux Américains ! En France, nous n’avons pas vu l’intérêt du concept d’intelligence économique jusqu’à ce que le Premier ministre ne s’y intéresse en 2002. Les grandes entreprises, en contact avec de grands groupes américains, utilisaient déjà des techniques d’intelligence économique. Mais cette mécanique n’était pas passée dans l’esprit du grand public français. Nous souhaitons que les moyennes entreprises utilisent cet outil et que les petites entreprises comprennent qu’il est aussi intéressant pour elles.

Pourquoi l’intelligence économique est-elle de plus en plus stratégique ?

Aujourd’hui, dans le monde entier, toutes les écoles de commerce et toutes les universités de gestion enseignent les mêmes théories, les mêmes auteurs. Les jeunes diplômés ont tous reçu la même formation. Une fois dans l’entreprise, ils abordent leur métier avec les mêmes approches techniques et théoriques. Ensuite, la culture de chacun, qui influence le mode de fonctionnement et de décision, fait la différence. L’intelligence économique apporte un élément nouveau : la capacité d’anticipation. Celui qui pratique l’intelligence économique connaît avant tout le monde les points sur lesquels il doit agir. Il possède donc un avantage concurrentiel par rapport aux autres. Le jour où tout le monde maîtrisera les techniques de l’intelligence économique au meilleur niveau, comme on pratique aujourd’hui le marketing ou la qualité totale, cela deviendra simplement un des concepts élémentaires pour pouvoir bien gérer une entreprise. Mais, pour les vingt ans à venir, c’est un moyen de faire la course en tête. D’autant plus que l’utilisation des techniques d’intelligence économique exige des experts et des outils technologiques de pointe que ne peuvent pas s’offrir tous les pays du monde. C’est donc un moyen de créer un avantage concurrentiel pour des pays qui ont une capacité d’investissement importante. Cela permet de rester en tête, notamment par rapport à des pays moins développés.


Pourquoi l’Etat a-t-il un rôle à jouer en matière d’intelligence économique ?

L’intelligence économique répond à la volonté de l’Etat d’être sûr que nos entreprises se battent à armes égales avec leurs concurrents. Dans la concurrence internationale acharnée, l’Etat doit veiller à limiter les distorsions de concurrence au profit des entreprises françaises. A partir du moment où les règles sont respectées, le meilleur gagne. Nous considérons que nos entreprises sont combatives et capables. Quand le combat se passe à armes égales, elles gagnent très souvent.

Jean-Pierre Raffarin vous a nommé haut responsable chargé de l’intelligence économique fin 2003. Quelle est votre mission ?

Mon rôle, tel qu’il a été défini par le Premier ministre, consiste à coordonner les actions de l’Etat et de ses administrations afin d’aider les entreprises face à leurs concurrents internationaux. A nous de définir à chaque fois comment les toucher : soit directement, soit par les chambres de commerce, par les organisations régionales ou par les différentes administrations. Nous cherchons, par tous les moyens possibles, à apporter les informations aux entreprises et à les sensibiliser quant à l’intérêt de l’intelligence économique. Une fois que les entreprises ont compris l’intérêt de la démarche, elles savent se débrouiller seules.

Concrètement, les administrations vont-elles fournir plus d’informations ?

Beaucoup d’administrations ont déjà développé des banques de données. Mais il faut informer les entreprises que ces banques de données existent. En France, comme dans beaucoup de grands pays, nous avons l’information. Mais il faut la chercher, la coordonner, la trier et l’organiser pour pouvoir la donner aux entreprises qui en ont besoin.

Allez-vous créer une grande base de données ?

Non, surtout pas. Nous cherchons à fédérer au travers de un ou plusieurs portails tout ce qui se fait au niveau de l’Etat. Le ministère des Finances possède son portail, les missions économiques et la recherche aussi. Nous cherchons à interfacer tout cela pour que chacun garde sa spécificité. Nous voulons créer un espace qui permette d’avoir accès à toutes les informations au niveau d’une région.


Au sein des entreprises, qui pratique l’intelligence économique ?

Certains rattachent l’intelligence économique à la stratégie, d’autres au marketing, à la direction des systèmes d’information ou encore à la sécurité. De plus en plus, cet outil s’affirme au service du comité de direction des grands groupes. Il concerne en effet toutes les fonctions de l’entreprise. Les grands groupes ont créé des postes de directeur de l’intelligence économique. Au sein des PME, ce sont les dirigeants qui l’assurent. Mais ils n’ont pas beaucoup de temps, et rarement la formation nécessaire. L’Etat doit donc aider les PME, par l’intermédiaire des chambres de commerce et d’industrie, des fédérations et associations.

Quels sont vos moyens pour remplir votre mission auprès du Premier ministre ?

Je travaille avec trois collaborateurs et deux secrétaires. Nous identifions l’existant et le coordonnons. Lorsque nous constatons des failles, nous proposons des solutions. Mais c’est aux différents ministères de les mettre en place. Nous n’avons donc pas besoin d’être nombreux, ni de bénéficier d’un budget important, au contraire. Il faut que chaque service de l’Etat puisse mobiliser ses moyens et son personnel pour développer ce qui l’intéresse. Par exemple, une base de données spécialisée doit être gérée par le ministère concerné. Mais c’est à nous de fixer un cadre aux différents projets.

Quel est votre calendrier ?

Aller le plus vite possible pour que les Français s’approprient le concept d’intelligence économique. J’estime qu’il nous faudra trois ans pour atteindre cet objectif. Fin septembre, nous présenterons les premiers résultats concrets. La définition du concept telle que je l’ai énoncée résulte d’un consensus. Mais, pour justifier cette définition, il faut apporter de nombreuses explications. Nous les publierons en septembre. Ce sera une véritable doctrine de l’intelligence économique à la française. Par ailleurs, nous travaillons en ce moment sur les appuis que l’on peut donner aux entreprises françaises dans les technologies de pointe, en particulier les PME.


Ne faudrait-il pas privilégier une politique à l’échelle européenne ?

Nous travaillons dans un cadre européen. Nous collaborons avec d’autres pays et d’autres entreprises, à partir du moment où nos intérêts sont joints. Certaines informations sont ouvertes, les entreprises étrangères y ont aussi accès. Si nous réalisons un portail, ce sera pour des adhérents, des entreprises françaises ou étrangères présentes en France. Nous veillons aussi à préserver les intérêts stratégiques de chacun, en particulier dans les domaines de souveraineté.

Pour trouver l’information qui fait réellement la différence, ne faut-il pas se rendre sur le terrain ?

Vous pouvez obtenir des données sans jouer les James Bond ou les Tontons flingueurs ! 95 % des informations se trouvent sur le Web. Cela suffit pour se montrer fort dans une négociation. J’ai travaillé dans le privé pendant trente ans. J’ai rarement obtenu 95 % de l’information concernant mon concurrent ! Les secrets d’entreprise sont de plus en plus rares. Cependant, l’information peut être fausse, faussée, déviée, récupérée par des concurrents, des pays ou encore des mafias. Il faut donc mettre en place des systèmes de protection des flux et des systèmes de recoupement des données.

Comment peut-on jouer à armes égales sans règles internationales ?

Il faut discuter avec nos collègues des règles du jeu. Les grands pays doivent veiller à ce que des lois claires soient appliquées par tout le monde. D’ailleurs, des réglementations internationales existent depuis longtemps. La loi anti-corruption de l’OCDE a été votée et appliquée en France. Mais force est de constater que la majorité des pays dans le monde ne l’ont pas approuvée. Les pays qui l’ont signée se trouvent donc défavorisés. Il faut s’organiser pour trouver une formule qui permette de ne pas être désavantagé par le respect des règles d’éthique. Si on identifie un pays qui ne joue pas le jeu, il faut mettre au point des systèmes de réaction pour empêcher qu’il puisse continuer. En France, l’intelligence économique se pratique dans les règles communautaires et les lois françaises. Il ne s’agit pas d’aventures tordues, mais d’un outil très sérieux, très technique.


L’expression "guerre économique" vous semble-t-elle aujourd’hui appropriée ?

J’ai commencé à travailler à l’international en 1967. J’ai toujours vu une concurrence acharnée entre les grands groupes. Si on se réfère à la définition de Clausewitz (*), la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. L’expression "guerre économique" est donc appropriée. Tant que la production provenait de quelques grands pays, on se battait entre nous sur un marché en croissance. Mais aujourd’hui, le gâteau grossit moins et plus de pays se le partagent. La concurrence est beaucoup plus dure.

Pourriez-vous citer un cas où vous avez utilisé des techniques d’intelligence économique au cours de votre expérience professionnelle ?

Lorsque j’étais président de Marks & Spencer France, j’ai utilisé tous les moyens légaux d’acquisition d’informations dans différents domaines pour prendre au mieux les décisions. Je consultais des revues de presse, des journalistes, les syndicats, des forums sur le Net, le personnel, les médias... La synthèse des informations me permettait de piloter à vue.

Pourriez-vous citer quelques entreprises exemplaires en matière d’intelligence économique ?

Il y en a beaucoup. Par exemple, Gaz de France a monté une véritable organisation d’intelligence économique. Sanofi et Areva sont aussi très réputées dans ce domaine.

Parcours

Diplômé de Stanford et du CPA (Groupe HEC), Alain Juillet a débuté sa carrière comme officier dans des unités parachutistes pendant cinq ans. De 1967 à 1982, il a travaillé au développement du groupe Pernod-Ricard à l’international. Il s’est ensuite spécialisé dans le redressement d’entreprises en difficulté, le développement international et la gestion de crise. Il a travaillé jusqu’à aujourd’hui dans soixante trois pays. En 2002, il prend la direction de Marks and Spencer France et vend l’entreprise en assurant le reclassement du personnel. Le 1er octobre 2003, il est nommé directeur du renseignement à la Direction générale de la sécurité extérieure, puis haut responsable chargé de l’intelligence économique au Secrétariat général de la défense nationale. Né en 1942, il est marié et père de trois enfants.

Source :Le Journal du Management.Septembre2004.Auteurs :Corentine Gasquet et Agnès le Gonidec


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