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Les pratiques de l’intelligence économique en Europe

François Libmann

lundi 17 avril 2006, par anass


Pour la première concrétisation du partenariat entre SCIP France et SCIP (Society of Competitive Intelligence Professionnals, l’association américaine), le thème de l’après-midi lors de la journée consacrée à l’intelligence économique, organisée dans le cadre du salon IDT/Net 2001, était résolument international.

La meilleure façon de concrétiser cet aspect international était de s’intéresser à l’Intelligence Économique dans d’autres pays et d’autres cultures.

Le premier orateur de la session était Yves-Michel Marti, président d’Egideria.

Il a dans cet esprit dressé un passionnant panorama des pratiques de l’Intelligence Économique en Europe, que nous présentons ci-après.

Contrairement à l’opinion communément admise, les concepts de l’Intelligence Économique n’ont pas été inventés par les Américain, mais par les Européens. Notre patrimoine historique et culturel est riche de bonnes pratiques qu’il suffit de remettre au goût du jour.

Ce travail de recherche sur la culture du renseignement et de l’Intelligence Économique en Europe est mené par Yves-Michel Marti comme un travail ouvert, en train de se faire, et qui accueille volontiers des informations complémentaires ou des contradictions. Tout ce qui suit est issu des propos d’Yves-Michel Marti.

LE ROYAUME-UNI

Après les diverses épidémies de peste qui avaient décimé l’Europe dans le Moyen-âge, les dirigeants anglais se sont rendus compte qu’ils n’avaient plus les moyens humains (soldats et artisans) de leur politique de conquête territoriale sur le continent.

Vers la fin du 16ème siècle, la reine Elizabeth I décide que les fondements de la puissance anglaise seront “Le renseignement et le commerce". Elle se fait d’ailleurs représenter avec les symboles allégoriques correspondants sur les portraits officiels.

Elle demande à Francis Bacon, l’un des plus grands philosophes de l’époque, de concevoir le schéma directeur d’un service de renseignement efficace.

Francis Bacon en fera un roman philosophique - "The New Atlantis" - où il décrit une île prospère de marchands, qui organisent le secret, la collecte et le traitement de l’information externe.

Ce système nous paraît un peu Taylorien aujourd’hui, mais il a l’avantage de mettre en valeur les collecteurs d’informations appelés "marchands de lumière". Il prévoit aussi une organisation spécifique pour mettre en œuvre des projets concrets en conséquence des informations et des enseignements recueillis.

Plus tard, la Royal Society - formidable outil de veille technologique - sera bâtie sur ces principes. L’enjeu était alors la maîtrise de la technologie du chronomètre, permettant un calcul précis de la longitude, et donc les navigations au long cours.

La Royal Society financera pend ant des siècles l’envoi d’étudiants anglais dans les meilleures universités européennes, ainsi que des expéditions scientifiques comme celles de Cook dans le Pacifique.

Le principe du traitement de l’information est resté immuable : communication d’axes directeurs avant le départ, rédaction d’un rapport écrit vérifié par un jury d’experts, présentation orale devant une assemblée nombreuse et sans complaisance, dialogues, polémiques et suivi des questions et réponses dans un journal.

C’est aussi par un système de renseignement drainant les rapports de milliers d’informateurs que les Anglais ont pu maintenir leur emprise sur l’Inde coloniale avec un nombre relativement faible de fonctionnaires et de soldats.

Le renseignement est donc naturellement pratiqué par les élites anglaises au plus haut niveau. Nous sommes bien loin des attitudes dégoûtées de certains hauts fonctionnaires français, qui jugent ces activités comme sales et compromettantes.

La coopération entre l’État et les entreprises est facilitée par les réseaux d’anciens élèves des universités. Ainsi, les informations obtenues par les assurances Lloyd’s dans les ports du monde entier étaient communiquées au Foreign Office.

Forts de cette tradition, les Anglais pratiquent une intelligence économique très dure et très offensive, illustrée par exemple par la compagnie British Airways détournant le fichier client de Virgin Airways, ou les compagnies Shell et British Petroleum utilisant le cabinet Hakluyt pour implanter des informateurs au sein de Greenpeace.

Bien qu’elle consomme beaucoup d’informations financières, la City de Londres utilise très peu d’Intelligence Économique. Il y a une forte demande d’informations sectorielles, mais peu de recherche d’information "grise" sur des sociétés ciblées.

L’explication est peut-être que lorsque l’on joue en bourse pour gagner, il n’est pas forcément avantageux d’avoir raison contre tous.

Il vaut mieux être un suiveur intelligent et coller aux grandes tendances. Pour cela, la presse suffit largement. Un cabinet spécialisé, Williams Inference, s’est même fait une spécialité de détecter les signaux faibles dans les magazines grand public.

L’ITALIE

Les cités-états italiennes utilisaient beaucoup le renseignement. La police de Gênes pratiquait le débriefing systématique des marins étrangers. La république de Venise entretenait un réseau de prostituées de haut niveau afin de débriefer les visiteurs de marque.

Les arsenaux de Venise avaient mis au point un système d’ingénierie parallèle (inspiré paraît-il des carthaginois) qui leur permettait de construire des galères à une vitesse record. Le secret était bien protégé. Des personnes extérieures n’avaient aucune possibilité d’entrer en contact physique avec des ouvriers au courant du secret, car les arsenaux étaient organisés en cercles concentriques presque étanches, que les ouvriers ne quittaient jamais, et où ils vivaient et travaillaient.

Ces techniques d’ingénierie parallèles ont été commercialisées en Europe par des cabinets américains qui les présentaient comme une innovation majeure.

Mais les Italiens ont quand même subi des vols d’informations techniques, comme par exemple les procédés de fabrication des verres de Murano.

En Italie, on observe aujourd’hui une pratique de partage de l’information dans les nombreux pôles industriels régionaux spécialisés.

Cependant, les relations entre les entreprises et l’état sont quasi-nulles dans le domaine de l’Intelligence Économique, bien qu’une première réunion ait eu lieu il y a quelques mois pour étudier d’éventuelles coopérations entre les secteurs public et privé.

Nous pensons que les Italiens ont un talent naturel pour l’Intelligence Économique et que l’on a beaucoup à apprendre d’eux.

LE PORTUGAL

Les Portugais ont une tradition oubliée du renseignement qui remonte à Henri le Navigateur, frère du roi du Portugal. Il avait mis en place un système de veille concernant les technologies maritimes, qui a donné l’avantage aux Portugais pendant près d’un siècle.

L’enjeu de cette époque était la maîtrise du commerce avec la Chine pour les soieries et les épices. Ce commerce était contrôlé par les marchands arabes et perses qui exigeaient des droits de douane élevés. De nombreuses tentatives maritimes ont essayé de les contourner en faisant le tour de l’Afrique, mais elles échouaient toutes devant le Cap Bojador en Afrique Occidentale, qui paraissait infranchissable. Les marins étaient alors persuadés que la terre était plate, et qu’au delà du Cap Bojador, les eaux de l’océan s’écoulaient dans le vide intersidéral.

Henri le Navigateur décide alors de créer un centre de veille technologique dans un château du sud du Portugal.

Il y concentre les meilleurs experts européens en construction navale, cartographes, astronomes, etc.

Il exige de ses capitaines qu’ils tiennent des journaux de bord minutieux, où la moindre difficulté est consignée.

Les capitaines doivent ensuite rendre compte devant une assemblée d’experts, qui analyse la difficulté et propose de nouvelles solutions techniques. C’est la pratique intensive de ces débriefings pendant plusieurs décennies qui a permis l’invention de la caravelle, vaisseau pouvant remonter le vent et peu cher à fabriquer.

Les Portugais ont ainsi été les premiers à ouvrir des comptoirs commerciaux en Inde. Le jésuite portugais Matteo Ricci a le premier noué des contacts avec les Shoguns japonais.

L’ALLEMAGNE

Lorsqu’on pose la question à des Allemands de savoir s’ils connaissent ou s’ils pratiquent l’Intelligence Économique, leurs réponses peuvent laisser croire que ce n’est pas le cas.

Mais si l’on affine les questions au niveau des pratiques concrètes, on se rend compte que l’Intelligence Économique est pour eux une pratique normale. Pour eux, c’est simplement du "bon marketing".

Il y a par exemple plus de 100 ans que le patronat allemand met en fiches les décideurs d’Europe de l’Est.

Un exemple de collaboration public-privé date de la première guerre mondiale. Les généraux du Kaiser connaissaient les procédés et les capacités de production des usines françaises qui avait été assurées par des sociétés allemandes.

LES PAYS-BAS

D’après notre enquête, les pratiques d’Intelligence Économique semblent être réservées aux grandes entreprises. Mais d’une façon générale, il semble qu’il y ait peu de maturité à ce sujet.

Cela s’expliquerait par l’absence d’une véritable tradition militaire ne débouchant donc pas sur une connivence avec le renseignement politique ou militaire.

La situation est probablement comparable à l’Allemagne, car les guildes de marchands du Nord de l’Europe ont constitué les "Ligues Hanséatiques" pour organiser leur commerce.

Afin de constituer des réseaux de confiance permettant un bon partage de l’information, les familles de marchands s’échangeaient leurs héritiers, qui passaient plusieurs années en stage auprès de familles de marchands amies dans d’autres villes.

LA SUISSE

Il existe en Suisse des réseaux puissants de connivence, qui se créent à l’occasion des périodes de réserve effectuées dans l’armée suisse pendant toute la vie professionnelle.

Cependant, le plus marquant est une paranoïa du secret assez étonnante. Dans certaines banques suisses, existe paraît-il une double hiérarchie : une hiérarchie de commandement et une hiérarchie d’informateurs. Chaque décideur serait surveillé par quelqu’un de son service, un peu sur le modèle des commissaires du peuple soviétiques.

La Suisse est aussi le pays d’Europe où les cabinets anglo-saxons sont le mieux implantés, à cause de la présence de grandes multinationales.

LA SUEDE

En Suède, la notion de Défense Nationale a été juridiquement élargie et s’étend pratiquement à 80 %‚de l’industrie. A ce titre, 80 % de l’industrie suédoise peut bénéficier d’informations en provenance des services gouvernementaux.

La dynastie industrielle des Wallenberg s’est aussi organisée autour du renseignement économique, avec un puissant réseau d’informateurs à l’étranger.

L’ESPAGNE

A la suite de la conquête des Amériques, l’Espagne s’est retrouvée richissime, un peu comme certains pays du Golfe Persique aujourd’hui. Le roi avait institué la "Casa de Oro", qui enregistrait toutes les transactions obligatoires concernant l’Or, et qui était un outil d’information économique sur les autres pays européens.

En Espagne, il y a une étonnante naïveté concernant l’Intelligence Économique.

Notons la force des réseaux familiaux et la puissance de l’Opus Dei, sorte de super-puissance du renseignement (elle mobilise 100 000 personnes influentes dans 475 universités, 604 journaux et magazines, 52 réseaux de radio ou de télévision, 38 agences de presse, 12 compagnies cinématographiques).

Rappelons que les hommes d’affaires espagnols sont très tournés vers l’Amérique Latine, et qu’ils peuvent être nos alliés naturels sur ce continent.

ET LA FRANCE ?

La France est un pays riche dont la population représentait avant le règne de Louis XIV le tiers de la population européenne.

Quand on est riche et puissant, on n’a pas besoin de s’inquiéter, ni de collaborer avec autrui. L’image du paysan, autarcique, dans son pré carré a longtemps représenté le Français.

Malgré tout, on trouve des contre-exemples.

A la fin du 19ème siècle, le Crédit Lyonnais et la dynastie industrielle des frères Pereire pratiquaient intensément le renseignement économique.

La SNCF, à l’époque de la construction des lignes nationales de chemin de fer, avait besoin d’informations précises sur le potentiel économique des régions pour planifier son infrastructure. Chaque chef de gare était un agent de renseignement puisqu’il devait, tous les quinze jours, adresser un rapport économique précis sur les activités de sa région.

Aujourd’hui en France, après des années de discours et de peu d’action, on peut considérer que la plupart des grandes entreprises ont mis en place des structures dédiées à l’Intelligence Économique, et que les petites et moyennes entreprises commencent à s’y mettre.

La France occupe par ailleurs une position à part dans le domaine de la formation, car il y a une véritable inflation de diplômes de 3ème cycle en ce domaine. On pouvait s’inquiéter il y a quelques années des débouchés offerts aux jeunes diplômés, mais finalement, il ne semble pas y avoir de problème majeur et le niveau moyen des étudiants augmente.

On trouvera un tableau synthétique sur l’I.E. dans les différents pays sur le site www.egideria.fr (rubrique Information)

Source : Bases. Juin 2001 - n°173.Auteur :François Libmann


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